Chemin faisant, nous avions rencontré quelques cavaliers, qui nous inquiétèrent au début. Nous apprîmes ensuite qu’ils appartenaient à l’escorte du caïd de la tribu des Chtouga, qui avait été voir celui de Mtouga. Nous rencontrâmes bientôt ce personnage, qui montait un magnifique cheval et était richement vêtu. Il s’informa de nos projets, et nous invita à l’aller voir. Sa kasba n’est qu’à quelque distance du chemin de Taroudant au pays de Sidi-Hécham. Nous le lui promîmes et nous nous séparâmes à Emnislah, car il allait un peu plus loin.

Nous fûmes reçus à Emnislah sans défiance particulière, et nous pûmes dresser nos tentes ; on nous vendit aussi des vivres en quantité suffisante pour nous et pour nos animaux, de sorte que nous passâmes une bonne nuit.

Le jour suivant, j’envoyai de grand matin quelques mulets pour aller chercher les bagages demeurés avec les chameaux. Ceux-ci arrivèrent bientôt, et, dès qu’ils sentirent de nouveau un sol ferme sous leurs pieds et qu’ils eurent pris un peu de fourrage, ils se remirent rapidement. Je passai la fin de ce jour à Emnislah, pour atteindre enfin le lendemain Taroudant, après lequel nous avions si souvent aspiré.

Emnislah, petite ville dont chacune des deux parties est située sur l’un des flancs d’une vallée, se trouve sur les pentes sud de l’Atlas, comme Imintjanout sur les pentes nord, et a la même importance pour les caravanes qui veulent aller de Sous à Marrakech en utilisant la passe de Bibaouan.

La distance d’Emnislah à Taroudant, la vieille capitale de l’ancien État de l’oued Sous, n’est que de peu d’importance ; en cinq heures on l’a franchie, mais elle fait partie, en ce moment, des endroits les plus dangereux du nord de l’Afrique. Le chemin mène constamment en plaine, par une forêt d’arbres d’argan qui s’étend bien au delà de la vallée et couvre beaucoup de milles carrés. Toute la contrée est dominée par la tribu arabe des Howara, qui habite dans d’immenses bâtiments fortifiés et fait de là des razzias continuelles sur les caravanes qui vont vers Taroudant ou qui en viennent. Ils ont depuis longtemps des difficultés avec la population berbère de Taroudant, et dans leurs razzias pillent tous ceux qu’ils rencontrent, Mahométans, Juifs ou Chrétiens.

Nous formions une caravane assez forte : plusieurs conducteurs de mulets, qui portaient des chargements à Taroudant, et qui, pour continuer, avaient attendu d’être en nombre, se réunirent à nous, de sorte que nous pûmes traverser la forêt avec un esprit plus tranquille. Ce n’est pas une forêt telle qu’on s’en figure une en Europe, car le sous-bois y manque complètement, et les arbres y sont fort clairsemés : les clairières, couvertes de gazon, sont nombreuses.

Notre troupe était paisible, mais d’aspect fort peu rassurant : armés jusqu’aux dents, nous n’avancions pas sans regarder attentivement de tous côtés. A peine avions-nous quitté la petite ville d’Emnislah et venions-nous de pénétrer dans la forêt, qu’un cavalier isolé parut ; c’était évidemment un personnage de distinction, monté sur un beau cheval et bien vêtu. Mon escorte le reconnut pour le fils d’un cheikh des Howara ; il examina notre troupe, parla à quelques serviteurs marchant en queue, et repartit. Au bout d’une demi-heure il revint, parla de nouveau, et disparut dans la forêt. Nous ne savions trop qu’en attendre. Évidemment on était informé de la marche de la caravane, et le jeune cheikh avait été envoyé pour prendre des informations. Soit que le grand nombre d’hommes armés lui eût imposé, soit que la présence d’un chérif l’eût arrêté, il ne reparut plus. Mais nous ne tardâmes pas à être de nouveau inquiets. Quelques hautes maisons des Howara apparaissaient dans le bois, et nous croyions y voir des gens. Nous passâmes silencieusement devant les habitations de ces Chelouh, et nous respirâmes tous plus à l’aise quand les derniers murs furent dépassés.

Bientôt la forêt s’éclaircit ; nous approchions de son extrémité, et, tout au loin, nous croyions apercevoir les murailles hautes et solides de Taroudant, derrière lesquelles nous espérions être en sûreté.

A environ une heure de la ville, la forêt cesse complètement, et nous traversons une petite plaine ; puis nous passons une petite rivière, l’oued Djisarin, qui se jette dans l’oued Sous, en courant vers le sud-ouest ; à ce moment il roule très peu d’eau. Le sol, formé d’argile jaune et dure, est coupé plus loin de nombreux ravins, étroits et profonds, qui sont desséchés, mais qu’il faut considérer comme des affluents de la rivière dont j’ai parlé. Si auparavant nous avons redouté le pays des Howara, cette bande de terrain jusqu’au pied des murs de la ville a une aussi mauvaise réputation ; il s’y trouve constamment une foule de brigands, qui appartiennent aux races les plus variées et qui vivent de vol à main armée, sans avoir aucune demeure habituelle. Les petites caravanes sont ici fort en danger. Nous allons très lentement, et deux des hommes connaissant le pays marchent toujours, leurs armes hautes, au-devant de nous en cherchant à apercevoir les Chelouh qui pourraient être cachés de chaque côté du chemin. Ce n’est qu’après mûre réflexion qu’ils nous font un signe nous invitant à les suivre. Enfin nous apercevons les champs d’orge qui s’étendent au loin en avant de la ville, et nous nous croyons en sûreté ; mais les gens qui connaissent le pays assurent que c’est précisément tout près de la ville que nous courons les plus grands périls ; de sorte que nous avançons de plus en plus lentement et en observant toujours les mesures de précaution prises jusque-là.

Pourtant rien n’arriva. Il était clair que depuis notre départ d’Emnislah nous avions été constamment observés par des ennemis invisibles ; mais la force de la caravane et la nouvelle que nous avions probablement beaucoup de fusils se chargeant par la culasse avaient détourné les Chelouh d’une attaque. Ce fut une marche désagréable au plus haut point. Chevaucher cinq heures durant, le revolver toujours à la main, en s’attendant sans cesse à rencontrer une bande de coupeurs de route ou à recevoir un coup de feu d’une embuscade, est fatigant au dernier degré ; nous fûmes tous joyeux du fond du cœur lorsque nous vîmes enfin, tout près de nous, les hautes murailles de Taroudant. Un peu auparavant nous avions laissé à notre droite les ruines de la ville de Gaba, probablement d’origine romaine.