Le jour n’était pas encore fort avancé quand j’atteignis Taroudant le 15 mars 1880, vers deux heures ; encore une fois j’avais accompli une partie de mon plan, et ce n’était pas la moindre. Le chemin par Mogador peut être un peu moins dangereux ; il longe au début la mer, puis tourne les montagnes et mène à l’oued Sous vers le sud-est. En le suivant on traverse le pays des Ha-Ha, qui n’ont pas la meilleure des réputations. Mais le chemin de l’Atlas est sans aucun doute plus intéressant et plus riche en beautés naturelles, et il est triste que ce beau pays soit dans les mains de populations barbares, en luttes continuelles avec le gouvernement marocain ou entre elles, et qui ne pourront jamais revenir à leur prospérité d’autrefois. Longtemps encore cette magnifique partie de la terre demeurera fermée à la civilisation, et il faudra de longues années avant qu’on puisse s’y adonner sans difficultés à des recherches sur la géographie et les sciences naturelles. Ma chevauchée dans l’Atlas ressembla tout à fait à une fuite ; je ne pus que très rarement me servir d’un instrument ; un coup d’œil furtif sur l’anéroïde devait d’ordinaire suffire pour déterminer des points importants pour lesquels des mesures plus précises auraient été nécessaires ; la nuit seulement, quand tout dormait, je pouvais noter sur mon livre de voyage les événements du jour et les observations de la route. Chacun est regardé avec la plus grande défiance, et le bruit qu’un Chrétien était dans la caravane avait couru partout ; à Marrakech j’avais été connu pour tel, et, des gens de l’oued Sous s’y trouvant en grand nombre, cette nouvelle se répandit très vite par eux.
L’insécurité de ce beau coin de terre est inouïe. Chacun y marche armé jusqu’aux dents et voit dans tout passant un ennemi naturel. Les Howara ne logent pas dans les maisons : ce sont de véritables forteresses, avec de hautes et puissantes murailles, derrière lesquelles se cachent les nombreux membres d’une même famille.
L’habitant d’une telle demeure ne peut faire un pas sans être armé ; il faut employer des gens armés aux travaux les plus paisibles, comme la culture des champs ou la garde des troupeaux. Le jour même qui précéda mon arrivée à Taroudant, les Howara avaient volé un troupeau de trois cents moutons et de cinquante bœufs appartenant aux gens de la ville. Ces derniers font naturellement de même quand ils le peuvent, de sorte que batailles et brigandages, meurtres et assassinats, ne cessent jamais. C’est une anarchie complète, et ni le sultan ni un chef influent quelconque ne sont en état d’y mettre fin. L’oued Sous pourrait être une des plus riches et des plus belles provinces de l’empire du Maroc, comme elle était, dans une haute antiquité, un royaume aussi célèbre par sa civilisation et par le haut développement de son industrie que riche et peuplé. Ici la nature donne tout à l’homme : un climat magnifique et sain, un sol fertile et des trésors de tout genre, en plantes et en minéraux. L’abandon de ces belles provinces par le gouvernement marocain est le fait d’une erreur grossière ; l’établissement de bonnes routes, bien gardées, et la nomination d’un gouverneur juste et énergique, disposant de troupes suffisantes, pourraient faire d’un territoire très peu productif une source importante de revenus pour le sultan.
La partie méridionale de l’Atlas, dans la région que j’ai traversée, ne consiste plus en ce grès rouge si largement répandu et si puissant, mais en schistes, et surtout en schiste argileux et quartzeux, qui sont également dressés verticalement. Dans beaucoup d’endroits ils contiennent des dépôts de minerais, particulièrement de pyrite de cuivre et de fer oligiste. Le cuivre est connu depuis longtemps, et les habitants de l’oued Sous savent en fabriquer qu’ils travaillent adroitement.
De puissantes masses de fer oligiste se montrent un peu au nord-est d’Emnislah. On prétend qu’il existe aussi du minerai de plomb argentifère. Il est évident qu’une fois venu le temps où l’on pourra faire dans l’Atlas occidental des recherches géologiques plus précises, on y trouvera une foule de gisements métallifères. Il n’existe pas de roches éruptives ; elles apparaissent beaucoup plus à l’est, où elles ont été réellement observées par d’autres voyageurs. Dans la plaine de Marrakech on trouve des masses d’obsidienne et d’autres roches éruptives sous forme de cailloux roulés qui ont été entraînés par les rivières. On a souvent agité la question de savoir si l’Atlas a des glaciers : la majorité des observateurs répondent négativement. Dans ma rapide traversée des montagnes, je n’ai rien pu observer qui indiquât leur présence de chaque côté des massifs de l’Atlas, au nord et au sud. Il y a de puissantes masses d’érosions : j’observai sur le versant nord, ainsi que je l’ai dit, une couche très importante de ces débris, mais je n’ai vu nulle part de vraies moraines. D’ailleurs, il ne serait nullement impossible que les montagnes du centre de l’Atlas, hautes de plus de 12000 pieds, aient eu des glaciers ; on sait que les plus méridionaux sont ceux de la Sierra Nevada, en Espagne ; mais la différence de cinq degrés de latitude n’est pas si importante qu’un phénomène de ce genre n’ait pu se produire dans un massif montagneux aussi haut et aussi puissant. Les sommets de la chaîne centrale sont encore aujourd’hui couverts de neige pendant la plus grande partie de l’année ; on me dit même que quelques-unes ont un manteau de neiges perpétuelles.
L’Atlas est encore couvert, au Maroc, de forêts étendues ; leur dévastation n’a pas été poussée aussi loin qu’en Algérie. Il est tout à fait impossible de tirer parti de ces richesses forestières, car il n’y a pas de routes, même dans la partie nord et peu accidentée du Maroc. En revanche, on peut craindre qu’il ne se produise à la longue un déboisement constant, quoique fort ralenti par l’étendue considérable de la région boisée : il semble déjà s’être produit par places, comme il paraît à l’irrégularité du débit des rivières du nord du Maroc, et à l’inégale répartition des quantités d’eau pluviale qui peut avoir tant d’importance pour ces contrées agricoles. Les Berbères de l’Atlas cherchent toujours à cultiver une plus grande étendue de terre et sont entraînés à déboiser un peu ; mais on sait que la chèvre surtout fait un tort immense aux forêts, et c’est l’animal domestique le plus répandu dans l’Atlas.
Les Berbères eux-mêmes n’ont guère besoin de bois ; ils construisent leurs maisons en argile et en terre, sans chevrons ; ils ne connaissent pas la navigation : de sorte que l’étendue forestière est encore assez considérable dans l’Atlas marocain. Il n’y a pas là de forêts épaisses, comme on en trouve ailleurs ; ce sont des bois très clairsemés ; du reste, le grès rouge quartzeux, si dominant dans cette région, n’est pas un bon sous-sol pour une forêt. Une couche de végétation ne peut s’y développer que là où il est fortement décomposé et où une épaisseur d’humus argileuse s’est formée ; mais on voit très fréquemment la roche nue apparaître dans ces terrains de grès. Il est difficile d’admettre que les forêts de l’Atlas fourniront jamais du bois de construction aux pays situés en dehors du Maroc ; mais elles seront certainement utilisées quand, plus tard, un gouvernement se décidera à tirer parti des richesses minérales de la montagne.
Le monde animal ne peut être important dans cette région ; le célèbre lion de l’Atlas n’y existe pas ; les panthères s’y montrent çà et là. Une sorte de mouflon, comme j’en vis un en captivité dans une kasba, se voit dans les vallées les plus éloignées, où se tiennent également sans doute d’autres espèces d’animaux vivant dans les forêts. Les Berbères ne sont point chasseurs et se contentent de faire paître leurs troupeaux ou de cultiver leurs orges. Nous voyions fréquemment le vautour et l’aigle planer dans les airs, et souvent nous dérangions le corbeau des Alpes de son repos paresseux. Je n’ai pas vu beaucoup d’oiseaux chanteurs, mais il y a sans doute, pendant l’hiver, un vol d’oiseaux de nos pays qui se rend par-dessus l’Atlas dans le désert.
La faune des insectes est naturellement aussi fort riche, mais très peu connue. Il m’a été impossible d’en recueillir ou de faire des observations quelconques à cet égard ; dans un voyage aussi rapide que le mien, toutes les conditions nécessaires manquaient pour cela. Il est certain que les sciences naturelles tireraient d’énormes bienfaits d’une exploration spéciale de l’Atlas. On peut en donner comme exemple le voyage botanique de l’Anglais Hooker, dans lequel les deux vallées d’Amsmiz et d’Aït-Mesan furent seules explorées complètement ; dans la dernière on ne trouva pas moins de 375 espèces de phanérogames, et dans la première 223 seulement ; parmi celles-là, 146 espèces étaient communes aux deux vallées. De ces diverses plantes, 75 sont endémiques, c’est-à-dire poussent exclusivement dans l’Atlas et dans les parties voisines du Maroc.
La zoologie serait enrichie de la même manière de nombreuses espèces nouvelles, et il est triste que ces belles montagnes, placées si près de l’Europe et relativement si aisées à atteindre, soient et doivent rester longtemps presque inaccessibles aux savants. La constitution géologique de l’Atlas n’est connue également que d’après un petit nombre d’observations isolées, auxquelles on doit plus ou moins de confiance.