Comme je l’ai dit, il avait été décidé à l’origine que je me réunirais aux marchands de Taroudant, qui voulaient quitter la ville le 27 mars. Mais, finalement, ils se refusèrent à voyager en compagnie d’un Chrétien vers un marché tenu dans une grande et célèbre zaouia. Les autorités de Taroudant durent faire avec quelques cheikhs des Howara un compromis d’après lequel ils me laisseraient passer dans leur pays sans m’inquiéter. Il fut alors convenu que je ne prendrais pas la route principale, mais que je suivrais plutôt les sentiers latéraux des forêts d’argans, pour arriver ainsi sur le territoire de la tribu des Chtouga, dont le cheikh, Sidi Ibrahim, avait fait précisément connaissance avec nous, en descendant de la passe de Bibaouan vers Emnislah.

La région traversée de Taroudant au Soko Tleza était du reste bien cultivée ; les champs d’orge et les jardins d’oliviers sont séparés par des haies, et de nombreux canaux artificiels arrosent le pays.

La troupe de cavaliers à laquelle nous étions confiés était composée elle-même de coupeurs de route, qui connaissaient fort bien tous les coupe-gorge et savaient les éviter ; c’étaient des gaillards à la mine farouche, qui avaient un aspect fort rébarbatif dans leur costume fantastique et avec les grands fusils, les sabres, les poignards, les poires à poudre, etc. dont ils étaient munis.

Le chemin suit pendant un instant la direction du sud ; nous passons le petit oued Djitarin, un peu en amont de son confluent avec l’oued Sous, et nous arrivons bientôt à ce dernier. La véritable vallée est très large, mais peu profonde, car les berges sont peu élevées ; la plus grande partie du lit est complètement remplie de sable fin, et la rivière elle-même consiste, au moment où nous la passons, en un ruisseau large de dix à douze pieds à peine et d’un à deux pieds de profondeur. Je m’attendais à voir un fleuve important, et je ne trouve que ce mince filet d’eau courante. Du reste l’oued Sous, me dit-on, a toute l’année un peu d’eau ; il n’en vient jamais beaucoup dans sa partie inférieure, parce qu’en amont la culture en absorbe une trop grande quantité.

Nous n’eûmes donc pas la plus petite difficulté à franchir cette rivière ; mais nous fûmes surpris à ce moment par une averse subite, qui nous mouilla complètement ; en outre il soufflait un violent vent d’ouest qui remontait la vallée et nous fouettait la figure de nuages de sable fin extrêmement gênants.

Arrivés à l’autre bord, nous suivîmes pendant quelque temps une direction ouest ; nous tournâmes ensuite au sud dans une grande forêt d’argans, qu’il est aussi extrêmement dangereux de traverser. Nous ne prenions pas la route principale qui coupe cette forêt, mais nous passions un peu plus à l’ouest ; mon escorte me dit plus tard qu’une centaine de brigands nous avaient attendus sur la route. Je ne sais si ce récit est vrai, ou s’il était combiné en vue d’un présent ; en tout cas il est vraisemblable, et cette circonstance, que nous avons fait un voyage dangereux sans qu’il nous arrivât rien, montre seulement que nous avons été très habilement conduits sur des routes latérales. Ce fut encore une marche désagréable : il fallut être toujours prêt à faire le coup de feu et voir l’escorte fouiller toujours les buissons des deux côtés du chemin, avant que nous avancions.

A partir de la rive gauche, le pays appartient aux Oulad Hafeia (également Howara), qui ont de nombreuses métairies, de petits villages et même un bourg plus considérable, Géroum.

Après avoir dépassé la forêt et ces tribus, nous fûmes abandonnés de nouveau par notre escorte, et deux hommes des Oulad Saïd-er-Roumla, dont le territoire commençait là, nous prirent sous leur protection. Nous avions évidemment échappé de nouveau à un grand danger. Les deux cavaliers nous conduisirent dans le voisinage d’un groupe de maisons isolées, et l’on nous y indiqua une demeure, où nous pûmes passer la nuit complètement en sûreté. La maison appartenait à un parent du chalif de Taroudant, qui avait, à ce qu’il parut, préparé tout l’arrangement de notre marche, très bien combinée par lui. Nous avions atteint notre bivouac dès cinq heures, après une marche plus émouvante que fatigante.

Le 28 mars nous eûmes encore à faire une longue marche, de sept heures du matin à huit heures du soir, à travers un pays très peu sûr et par un temps froid et pluvieux ; le soir précédent j’avais eu un accès de fièvre à la suite d’un refroidissement au passage de l’oued Sous.

Nous chevauchâmes d’abord vers l’ouest jusqu’au bourg Ida Menon, généralement à travers des champs cultivés et clos de haies, puis dans quelques parcelles de forêts d’argans. Notre escorte nous quitta là, car le terrain des Howara s’y arrêtait : celui qui est situé au sud et à l’ouest appartient à la tribu des Chtouga, que j’ai déjà nommée plusieurs fois. Nous y fûmes reçus par quelques hommes de cette tribu, qui nous conduisirent d’abord vers le sud-ouest, par une grande forêt d’argans ; nous dépassâmes ensuite une chaîne de collines calcaires, pour arriver dans une large vallée extrêmement jolie et couverte de nombreux hameaux et villages ; ce pays porte le nom de Konga. Puis nous marchâmes de nouveau par un terrain montagneux en inclinant davantage vers l’ouest. En quittant ces montagnes et en pénétrant dans une plaine par un point nommé Ida Angueran, nous rencontrâmes la caravane de Taroudant, qui n’avait pas souffert ma présence au milieu d’elle et qui avait suivi la route ordinaire.