Nous continuons alors vers le sud, parallèlement au versant ouest des montagnes ; à droite, bien au loin, nous apercevons encore une fois les flots bleus de l’océan Atlantique, que nous ne devons plus revoir de longtemps. Nous faisons halte près d’un groupe de métairies et de hameaux qui porte le nom d’Ida Boussian, et nous y sommes reçus amicalement par les Chelouh de la tribu des Chtouga, qui y habitent. Nous y passons la nuit fort tranquillement, après avoir laissé encore derrière nous une partie très dangereuse de notre itinéraire, et nous trouvant à un seul jour de marche du pays de Sidi-Hécham.

Le 29 mars nous réservait une très longue et très rude chevauchée, de sept heures du matin à huit heures du soir. Nous avions quitté définitivement le sol marocain, et nous nous trouvions déjà sur les frontières du territoire de Sidi-Hécham, c’est-à-dire relativement en sûreté, ainsi que je le croyais tout d’abord.

La direction que nous avions prise était en général vers le sud-ouest. Nous dépassâmes une suite de contrées bien peuplées, avec de nombreux villages, comme Aït-Ouadrim, Aït-Midik, où se trouve la zaouia Sidi-Saïd-ben-Meza, Aït-Lougan avec un marché. Nous franchîmes alors l’oued Bogara, puis une forêt d’argans située plus au sud. Enfin, à la tombée de la nuit, nous arrivions sur l’oued Raz, qui forme la limite conventionnelle entre l’empire du Maroc et le sud.

La vallée de cet oued Raz est couverte d’une végétation magnifique, comme je n’en avais jamais vu auparavant et qui rappelait la vigueur de la végétation tropicale. Il doit y avoir ici des circonstances locales particulièrement favorables, pour qu’un ensemble de plantes aussi belles s’y produise ; nulle part au Maroc je ne vis une telle profusion de gazon et d’herbes vigoureuses, de fleurs richement colorées, de palmiers élancés et d’arbustes de toute espèce ; ce développement local de la végétation doit avoir son origine dans la richesse aquatique du pays. Des montagnes boisées qui l’entourent sortent une foule de sources ; la pluie paraît tomber ici avec régularité et en abondance ; ce sont ces deux causes qui donnent naissance à ce vigoureux petit monde végétal.

Le passage du fleuve, large et très profond, dont le lit était entièrement rempli à la suite des pluies, offrit beaucoup de difficultés. Il faisait déjà sombre lorsque nous arrivâmes sur la rive droite, et j’aurais préféré y dresser nos tentes. Mais mon escorte insista, et avec raison, pour traverser le fleuve immédiatement : il était encore en crue, et nous pouvions être forcés d’attendre plusieurs jours que l’eau se fût un peu retirée.

Il fallut alors débarrasser nos animaux de bât de leurs paquetages, qui furent transportés sur l’autre bord, pièce par pièce, par mes gens, fort bons nageurs. Cette opération entraîna nécessairement l’immersion partielle de nos marchandises : enfin, les animaux, déchargés, furent poussés dans l’eau rapide. Les chevaux, les mulets et les ânes s’y prêtèrent assez bien, mais les chameaux s’y opposèrent. Enfin, après plusieurs heures de travail, sous un ciel couvert et par une obscurité complète, nous réussîmes à transporter le tout sur l’autre rive. Comme le terrain était défavorable, il fallut recharger nos animaux et marcher encore une demi-heure dans les terres, avant de trouver un point élevé assez sec pour qu’on y pût dresser les tentes. Il était assez tard lorsque, après cette journée de marche fatigante, nous pûmes prendre notre souper, qui consistait simplement en couscous.

Toute la région est inhabitée, évidemment à cause de son peu de sécurité, car c’est la zone frontière de deux peuples qui ne s’entendent pas bien. Mais je n’avais jamais vu de pays plus beau et plus fertile, et je ne comprends pas pourquoi les Chelouh n’émigrent pas ici plutôt que de demeurer dans leurs montagnes rocheuses et stériles, où ils ont tant de peine à cultiver un peu d’orge.

L’endroit où nous traversâmes l’oued Raz est déjà assez élevé, car il a plus de 100 mètres d’altitude, de sorte que la pente est très forte jusqu’à l’embouchure, très voisine. En général, le pays s’élève peu à peu depuis l’oued Sous ; Taroudant n’a que 100 mètres environ d’altitude (l’oued Sous lui-même n’en a que 50) ; puis la hauteur augmente, et, à la frontière sud du Maroc, le plateau traversé par le fleuve a déjà plus de 300 mètres.

Il se pourrait que l’oued Raz fût le plus abondant de tous les cours d’eau au sud de l’Atlas. En effet, si tous les autres ont des lits beaucoup plus larges, ils roulent une quantité d’eau incomparablement moindre.

Le 30 mars, une nouvelle et longue marche nous conduisit dans la capitale du petit État indépendant désigné d’ordinaire sur les cartes sous le nom de pays de Sidi-Hécham. Nous entrâmes dans la petite ville d’Ilerh sous une pluie battante, complètement mouillés et par une obscurité profonde.