Le chemin partant de notre bivouac précédent nous avait fait suivre un instant la rivière en aval, jusqu’aux restes d’un pont en maçonnerie attribué aux Romains, probablement à bon droit. Les Marocains, qui en ont fort peu dans leur pays, auraient eu peine à exécuter quelque chose de semblable dans ce pays éloigné ; les anciens souverains du royaume de Sidi-Hécham, ou de l’oued Noun voisin, n’ont jamais dû également élever ces ponts, attendu qu’il en serait fait mention dans les traditions du peuple, qui les attribue aux Roumis. Cette rivière doit donc avoir eu depuis très longtemps une plus grande importance que l’oued Sous, ou même que l’oued Draa, puisqu’on avait jugé nécessaire d’y construire des ponts en maçonnerie.

Evidemment une route très fréquentée conduisait d’ici vers le sud ; on peut déduire son tracé des localités jadis fondées par les Romains à partir du nord du Maroc, en passant par Kasr er-Roumi, que j’ai déjà citée dans l’Atlas, par les ruines de l’ancienne ville romaine de Gada, près de Taroudant, par les ponts de même origine jetés sur l’oued Raz, jusqu’à quelques restes de constructions, situés sur une montagne voisine de Tizgui, à proximité de la lisière nord du Sahara, que nous devions voir plus tard en passant et que l’on croit être d’origine romaine. Il est difficile d’attribuer à toutes ces ruines, situées sur une seule et même route commerciale, une origine portugaise ou plus récente.

Une étude précise des antiquités romaines du Maroc donnerait probablement bien des résultats intéressants, et il est certes à regretter que, dans les circonstances actuelles, on ne puisse procéder à quelque chose de semblable avec la sécurité nécessaire.

Après avoir quitté les ponts romains, nous nous élevâmes sur un plateau bien cultivé, couvert de nombreuses métairies, puis nous redescendîmes dans une plaine basse. Tantôt montant, tantôt descendant, nous arrivâmes au pied d’une longue chaîne de montagnes, que nous traversâmes en décrivant des zigzags. Puis nous prîmes une direction sud-ouest par un terrain ondulé et moins cultivé ; vers quatre heures nous quittions le chemin d’Ilerh suivi jusque-là, parce qu’il passe au milieu d’une grande zaouia, et que je ne voulais m’exposer à aucun danger, ni même irriter le peuple. Nous arrivâmes par des chemins latéraux dans la petite ville où habite le chef actuel de ce petit pays, Sidi Housséin. Ce dernier, informé de notre arrivée, nous fit indiquer une place devant une mosquée, où nous pûmes dresser nos tentes et nous envoya en même temps de l’orge, de la paille pour les animaux et plus tard, pour nous, du couscous et du pain d’orge, le plus médiocre que j’aie jamais vu ; cette préparation alimentaire ne méritait plus le nom de pâtisserie. Nous fûmes agréablement surpris d’être relativement aussi bien accueillis : d’après tout ce que j’avais entendu dire en route, nous nous trouvions en un des points les plus critiques de l’expédition. Mon interprète Benitez, qui connaissait bien les appréciations des Arabes sur ce pays voisin du Maroc, avait exprimé plusieurs fois la pensée que mon voyage s’y terminerait : je ne serais peut-être pas obligé de retourner de force sur mes pas, mais en tout cas j’y serais amené. On connaît des exemples de Chrétiens retenus près de là pendant des années, dans l’oued Noun, et relâchés seulement contre rançon ; Sidi-Hécham ainsi que ses successeurs étaient, disait-on, encore pires que les cheikhs de l’oued Noun. L’envoi d’une mouna, quelque petite qu’elle fût, nous surprit donc agréablement, et Benitez en conclut que c’était un présage très favorable.

Tout près de notre tente, des Arabes du désert avaient aussi dressé les leurs ; c’était la première fois que je voyais ces hommes, aux traits réguliers et quelque peu farouches, à la tournure élancée ; je fus surpris de voir les femmes le visage complètement découvert, tandis que les hommes le cachaient en partie.

La ville d’Ilerh est située assez haut, à plus de 460 mètres, de sorte que nous avions dû monter d’environ 360 mètres depuis l’oued Raz. Les habitants sont des Chelouh, mais on voit également ici une quantité surprenante de Nègres soudaniens ; la couleur bleue des vêtements, qui domine dans tout le Soudan, commence également à se montrer. Il peut y avoir à Ilerh quelques centaines de maisons.

En même temps que nous, y arrivait le cheik Dachman, d’Ogoulmim (oued Noun), avec une suite nombreuse et bien armée.

A une heure de la ville, près de la zaouia Sidi-Hamed-ben-Mouça, se tient trois fois par an un grand marché, auquel, comme je l’ai dit, des négociants se rendent même de très loin. Ils vont ainsi de Marrakech à Ilerh pour leurs affaires, et ne redoutent pas la traversée de l’Atlas, ni celle du territoire si peu sûr des Howara, qui vient ensuite. On me dit que Sidi Hécham, le grand-père du prince actuel, Sidi Housséin, avait pris une disposition fort propre à augmenter la fréquentation du marché ; avoir un marché célèbre dans son district ou dans son territoire est non seulement une source d’honneurs, mais aussi et surtout de profits pour le chef intéressé : Sidi Hécham avait donc garanti pleine et entière sécurité aux négociants et marchands qui iraient à son mougar, expression berbère du mot arabe soko ; il avait même remboursé de leurs pertes ceux qui avaient été pillés en route. Il est vrai qu’il avait aussitôt envoyé quelques centaines de cavaliers dans le pays où les vols avaient eu lieu, et s’était fait rembourser ses dépenses avec de gros intérêts. Je ne sais si le souverain actuel en fait autant, mais le bruit s’en est répandu, et les marchands du Maroc et de l’oued Sous ne craignent pas de traverser sans précautions les pays des Howara, vers le temps du mougar, avec beaucoup de marchandises, en partie précieuses.

TOME Ier, p. 350.