DANSEURS ET JONGLEURS NOMADES DU PAYS DE SIDI-HÉCHAM.

On trouve dans ce mougar, que du reste je n’ai pas visité, afin d’échapper à de nombreux désagréments, toutes les marchandises mises en vente dans les bazars des villes ; mais il est particulièrement important à cause du marché aux chameaux. A chaque soko il est mis en vente de 4000 à 5000 chameaux, surtout de ceux du désert ; mon intention était d’en acheter là pour la traversée du Sahara. Mais pour cela j’avais besoin de la permission de Sidi Housséin ; Hadj Ali se mit donc en relation avec le délégué de ce chef et commença les négociations au sujet de la traversée de son territoire, de l’escorte nécessaire, des objets à acquérir au marché, etc. Ce délégué était le secrétaire ou chalif du fils de Sidi Housséin, qui était déjà un homme d’un certain âge et vint nous voir dans notre tente.

La population ne montrait pas d’hostilité, mais elle était d’une curiosité importune, surtout les femmes des Bédouins, qui entraient sans gêne dans ma tente, regardaient tout et finissaient par mendier quelque chose, des coraux ou des bijoux d’argent. J’étais également accablé de consultations médicales, demandées par des femmes.

Sidi Housséin m’envoya un Juif de l’oued Noun avec la mission de m’interroger et de chercher le véritable but de mon voyage. Ce Juif entendait quelques mots d’espagnol et d’anglais. Je maintins que j’étais un Turc de Stamboul, et surtout que je n’étais ni Anglais ni Français : les gens du pays ont une crainte vague de ces deux peuples, comme s’ils devaient perdre leur indépendance par eux. Le Juif partit mécontent et revint à diverses reprises, mais il reçut toujours la même réponse. Il renonça enfin à ses tentatives.

Je fis un présent au fils de Sidi Housséin, qui était venu me voir, et lui envoyai un revolver, un peu d’essence de rose et du bois de parfum.

Le soir je ne me sentis pas très bien : il avait de nouveau beaucoup plu, et mon séjour dans une tente détrempée et froide m’avait donné un refroidissement avec un peu de fièvre.

Le 1er avril, Hadj Ali alla au mougar pour y acheter des chameaux ; quand il revint vers le soir, il en amena sept, très bons ; c’étaient des animaux vigoureux, châtrés, bien dressés, provenant de la race des Tazzerkant et tous habitués déjà au voyage dans le désert. Leur prix moyen était de 35 douros : ce qui n’était vraiment pas cher, mais l’était encore trop pour ma situation pécuniaire ; j’espérais pouvoir acheter là un bon chameau pour 20 douros. J’avais encore besoin de trois de ces animaux, et il me fallait chercher à revendre les chevaux, les mulets et l’âne que j’avais amenés.

Jusque-là Sidi Housséin ne montre nul sentiment hostile : il nous laisse acheter, sans nous créer aucune difficulté. Parmi les gens du marché règne pourtant l’idée qu’il agit ainsi pour nous reprendre finalement tous les chameaux et me faire alors couper la tête ! Ce bruit a déjà produit un fâcheux effet sur mes serviteurs. Ibn Djiloul, de Fez, que je tenais pour le meilleur et le plus fidèle, me déclara tout à coup qu’il lui fallait retourner dans son pays, attendu qu’il ne pouvait rester aussi longtemps éloigné de ses affaires : évidemment il avait peur. En outre, l’arrivée d’un chérif de Fez qu’il voulait accompagner à son retour avait pu contribuer à cette décision. Ce chérif, comme beaucoup d’autres, avait entrepris ce long voyage pour aller prier sur le tombeau de Sidi Hamed ben Mouça, qui passe pour un grand saint.

Le jour suivant, Hadj-Ali se rendit de nouveau au marché, pour acheter les objets nécessaires au voyage et essayer de vendre nos animaux marocains. Pour le plus petit de mes chameaux de Marrakech je reçus 18 douros ; mais on ne m’en offrit que 12 du plus grand, qui était fortement blessé, de sorte que je me résolus à le conserver provisoirement. Les deux mulets, gravement blessés également, ne trouvèrent pas d’acquéreur ; enfin, un marchand s’offrit pour les échanger contre des marchandises. Je reçus en échange 70 paires de pantoufles de cuir, la plupart rouges, pour femmes, que j’espérais utiliser plus tard dans le sud.

Le plus petit de mes ânes, animal d’une rare endurance et d’une grande vitesse, fut pris par Ibn Djiloul en payement d’une partie de ses gages ; je le lui comptai pour 6 douros. Le secrétaire de Sidi Housséin demanda le plus grand de mes ânes en payement de ses offices d’intermédiaire. Naturellement je dus me faire un plaisir de le lui offrir.