Le cheikh Sidi Housséin s’était déclaré prêt, au bout de longues négociations, à me donner un guide jusqu’au bourg de Temenelt, à environ deux marches au sud. Ce n’était vraiment pas beaucoup, mais je devais être encore heureux de lui en voir faire autant. Plus j’entendais parler du caractère de cet homme, plus il me devenait antipathique, et j’aurais été heureux d’avoir derrière moi la frontière de ce tyran.
Le chérif du Tafilalet, dont j’ai déjà parlé, s’était déclaré tout prêt à aller encore avec nous pendant quelques marches vers le sud, jusqu’au pays du bourg d’Icht, où il avait des connaissances. Cette promesse m’était fort agréable, car il s’était montré un compagnon paisible et sans prétention ; ses conseils étaient d’ordinaire suivis.
Le but de mon voyage était Tendouf, qui n’avait jamais été visitée, mais je n’étais pas encore bien fixé au sujet des voies et moyens à employer pour y parvenir. Hadj Ali avait cherché à obtenir des renseignements et des lettres de recommandation ; nous en avions entre autres pour le cheikh d’une tribu arabe très influente, les Maribda, qui est en relation avec Tendouf, et même avec Timbouctou.
A Ilerh je fis faire pour nous tous, à l’exception de Hadj Ali, des vêtements de la cotonnade bleue généralement en usage ici comme plus au sud, et qui le plus souvent vient d’Angleterre ou de Belgique. C’étaient des chemises très larges (tobas), de courts pantalons et de longs morceaux d’étoffe bleue servant de turban, au moyen desquels la tête et le visage sont enveloppés en grande partie. Ils servent en même temps à se rendre presque méconnaissable ; les femmes des Bédouins nos voisins furent chargées de la confection de ces effets, et s’en acquittèrent très vite et à bon compte. Hadj Ali, qui conserve encore son cheval pour quelque temps, continue à porter les vêtements légers du Maroc, car dans certaines contrées particulièrement dangereuses je lui ai permis de se faire passer pour le chef de l’expédition.
Je vis Sidi Housséin lorsqu’il se rendit, à cheval, avec une grande suite, au tombeau de Mouhamed ben Mouça pour y prier. Il passa tout près de notre tente et s’inclina un peu quand nous le saluâmes. C’est un Nègre déjà âgé, qui règne en prince indépendant. Il entretient une armée de près de cinq mille esclaves, tous Nègres, appartenant à toutes les races possibles du Soudan. Parmi eux il y a même des Foul-bé (Foulani). Beaucoup de gens, qui étaient en faveur, portaient aux oreilles d’épais anneaux d’argent, présents du cheikh dans certains cas où il est particulièrement content de ses subordonnés.
Le 3 avril le chérif de Fez quitta Ilerh, et Ibn Djiloul partit avec lui. Il me fut pénible de perdre ce serviteur, et lui aussi pleura amèrement en me disant adieu. Je lui donnai mon chien, que le peintre autrichien Ladein m’avait laissé en souvenir à Tanger : je craignais de ne pouvoir l’emmener bien loin vers le sud, de le voir tomber malade et d’être obligé de le tuer en route. Ibn Djiloul me promit d’en avoir soin et de l’employer comme chien de garde dans le jardin d’orangers qu’il affermait.
Le départ de cet homme, qui avait une certaine influence sur les autres serviteurs, agit d’une façon très fâcheuse. Un de ceux que j’avais emmenés de Marrakech se fit avancer quelques douros sous prétexte d’un achat au mougar, puis disparut pour jamais. Le petit Farachi lui-même prit peur et me pria de le laisser repartir. Ce jeune garçon s’était très bien comporté comme serviteur de tente, il s’entendait à tout organiser ; son départ m’eût été fort désagréable. Sur le conseil de Hadj Ali et de Kaddour, il se laissa persuader de rester avec moi. Nous apprîmes de lui quelle avait été la cause directe du départ des autres serviteurs : Ibn Djiloul avait lu, d’après la forme de l’omoplate d’un mouton, qu’un malheur nous arriverait ! Ces os servent souvent aux superstitieux Marocains pour prédire l’avenir.
J’avais encore vendu l’un de mes chevaux, fort vigoureux, pour 10 douros, parce qu’il avait une forte blessure ouverte. Des animaux emmenés du Maroc, il ne restait plus que le cheval de Hadj Ali et un chameau. Je pensais pouvoir les vendre ou les échanger plus tard.
J’avais fait au cheikh Sidi Housséin quelques présents, un sabre, un revolver, de l’essence de rose, du bois de parfum, etc., valant environ cent francs. Au début il les refusa, sous prétexte que nous pourrions en avoir besoin ; mais finalement il les accepta et nous promit une lettre de recommandation pour Temenelt. Il se fit alors lire encore une fois celle du sultan, qui exerçait évidemment une certaine action sur lui. Du reste, cette lettre m’a été fort utile, sans elle je ne serais jamais parti de Taroudant : je n’aurais même probablement jamais vu cette ville. Le lendemain, 4 avril, nous devions partir, car nous n’avions plus rien à acheter là, et le marché approchait de sa fin.
Il était certain que la conduite du cheikh Sidi Housséin avait quelque chose de louche ; on ne savait si l’on devait se fier à lui ou non. Il aurait évidemment entrepris volontiers quelque chose contre moi, mais la lettre du sultan, et surtout le grand nombre de traficants du Maroc, l’en détournèrent. Les bruits concernant une agression probable, qui s’étaient élevés, ne pouvaient cesser ; même mes interprètes pensaient que nous ne serions en sûreté que lorsque nous aurions quitté depuis longtemps le pays de Sidi-Hécham. Le départ de deux de mes serviteurs, et des plus résolus, agissait fâcheusement sur tous ; si cela eût été possible, peut-être d’autres m’auraient-ils quitté ; mais la perspective de courir encore une fois les dangers des forêts d’argans, dans le pays des Howara, leur souriait encore moins que celle de sortir complètement en deux jours de la zone d’action de cet homme.