Le 4 avril, tandis que nous étions fort occupés à démonter les tentes et à charger les animaux, un envoyé de Sidi Housséin arriva tout à coup, pour me rapporter les présents que je lui avais faits, ainsi qu’à son fils. Il n’en était pas content et réclamait mon fusil se chargeant par la culasse. Comme c’était, à vrai dire, ma seule arme utilisable, il me fallut repousser cette demande : mais le renvoi de mes présents éleva aussitôt parmi mes gens un grand émoi, parfaitement justifié. Généralement ce procédé implique ici la plus grande disgrâce et même une hostilité déclarée ; nous étions donc assez inquiets de la suite de cette affaire.

Hadj Ali chercha à arranger les choses par le secrétaire du sultan, qui nous avait toujours traités avec amitié, en lui faisant comprendre que nous ne pouvions entreprendre un pareil voyage sans être munis d’une bonne arme au moins. Il sembla aussi que la colère de Sidi Housséin se fût un peu calmée, car après une longue attente il envoya la lettre de recommandation promise pour Temenelt, ainsi qu’un guide qui devait rester quelques jours avec nous. Par contre, il me demanda une attestation écrite certifiant que j’avais joui dans ses États d’une sécurité entière, et qu’il ne pouvait être responsable de tout ce qui m’arriverait en dehors de sa zone d’action. Je lui fis ce certificat ; il me le renvoya, en demandant qu’il fût scellé. Dans un coin de l’un de mes bagages j’avais un peu de cire à cacheter ; il fallut tout ouvrir pour la chercher ; j’en trouvai enfin un petit bout ; mais il me manquait un cachet. Heureusement il me tomba sous la main un gros bouton de manteau militaire français ou de quelque autre vêtement semblable ; il portait un aigle et je m’en servis comme d’un sceau. Nous espérions pouvoir partir, lorsqu’il renvoya de nouveau la lettre, en demandant une autre sorte de sceau. En effet au Maroc on ne se sert pas de cire : on mouille seulement le cachet avec un peu d’encre. Nous dûmes donc faire un autre sceau, et heureusement il se contenta de l’aigle.

Tandis que tout ceci avançait fort lentement, les chameaux attendaient tout chargés, et une foule de gens s’étaient rassemblés et s’amusaient évidemment au plus haut point de toutes les taquineries que nous infligeait leur souverain.

Enfin le guide apparut, et nous pûmes partir vers midi, non sans inquiétude pour l’avenir.

Sidi Housséin voulait évidemment se servir de la lettre qu’il m’avait réclamée pour se justifier envers le sultan du Maroc. Il semblait ne pas vouloir se brouiller avec ce puissant voisin, qui justement venait d’entamer avec lui des négociations au sujet de certaines affaires commerciales, sur lesquelles j’aurai à revenir et qui avaient motivé de la part du sultan l’envoi à Sidi Housséin de grands présents.

En somme, je puis dire que ce fut encore un grand bonheur de partir d’Ilerh en si peu de jours, sans avoir été retenu plus longtemps. Jusque-là aucun Chrétien n’y avait paru ; nous devions certainement aussi notre heureuse chance à cette circonstance, que nous étions précisément au moment d’un grand marché annuel, où une foule de gens se rencontraient et d’où un malheur qui me serait survenu aurait été rapidement connu dans toutes les directions. Je suis persuadé que Sidi Housséin ne me laissa pas volontiers traverser son pays et que seul un concours de circonstances extérieures l’entraîna à agir ainsi.

Les habitants de ce petit État libre sont Berbères et appartiennent à la tribu des Tazzeroult ; une rivière de ce nom, quelquefois à sec, coule vers la mer en passant un peu au nord d’Ilerh. Le pays occupé par cette tribu n’est pas grand et ne contient que peu de lieux habités ; mais Sidi Housséin a su pourtant maintenir son petit pays tout à fait indépendant du Maroc. Ilerh même est situé sur un plateau entouré d’un cercle de montagnes, et ne renferme, outre de nombreux soldats esclaves, que quelques milliers d’habitants. Leur occupation principale est le commerce ; ils parcourent de préférence la zone frontière entre le désert et l’Atlas, c’est-à-dire les pays de l’oued Draa, de l’oued Sous et de l’oued Noun ; mais les gens de la tribu des Tazzeroult vont aussi au loin vers le sud, jusque vers Timbouctou, en louant des chameaux pour le transport des marchandises. L’élève du chameau est ici très avancée, et les animaux provenant de cette tribu sont recherchés.

La principale source de revenus pour Sidi Housséin est le grand marché (mougar), auquel chaque année plusieurs milliers de personnes accourent des pays les plus éloignés. Ce petit territoire est le moins étendu des différents États indépendants de ces contrées, mais Sidi Housséin est le plus considéré et le plus influent de leurs cheikhs, en qualité de descendant d’une ancienne famille impériale qui régnait jadis au Maroc ; il est respecté surtout comme le petit-fils de Sidi Mouhamed ben Mouça, le grand saint au tombeau duquel des milliers d’hommes vont annuellement en pèlerinage.

Le pays est fertile et l’orge ainsi que le blé y poussent en abondance ; les montagnes contiennent des minerais précieux, surtout de cuivre et d’argent ; quelques lettrés savent en extraire ces métaux à l’aide de connaissances chimiques très primitives ; mais la quantité ne peut être que fort minime.

Le petit pays de l’oued Noun, placé un peu au sud-ouest, est en relations étroites avec celui de Sidi-Hécham ; mais il a ses propres cheikhs, et, comme je l’ai dit, le cheikh Dachman de l’oued Noun entrait à Ilerh en même temps que moi. Ce pays était autrefois plus étroitement lié au Maroc, et le sultan en recevait un tribut annuel ; aujourd’hui c’est un État indépendant.