A différentes reprises, et pendant des années, le cheikh a retenu prisonniers des Européens, qu’il n’a rendus que contre de fortes rançons. Parmi les plus connues de ces aventures se trouve la captivité de huit ans supportée par un Anglais, W. Butler, de 1866 jusqu’en 1874. Le Maroc et l’Espagne unirent inutilement leurs efforts pendant des années pour obtenir sa liberté ; ce ne fut qu’en septembre 1874 qu’on parvint à délivrer M. Butler, à la suite des habiles négociations du consul espagnol de Mogador, Dr José Alvarez Perez. Le cheikh de l’oued Noun reçut de l’Espagne une rançon de 27000 douros. Le Maroc dut en rembourser la plus grande partie et, en outre, payer à l’Anglais une grosse somme à titre d’indemnité. D’ailleurs le sultan fit emprisonner quelques personnages importants du pays ; mais cela n’aboutit qu’à une interruption presque complète de ses relations avec cet État côtier. Comme il n’a pas les moyens d’y envoyer de grandes masses de troupes, toute son influence dans ces pays frontières est bornée à celle que lui donne sa qualité de chérif. Les descendants de Sidi Hécham prétendent même avoir plus de droits que Mouley Hassan au trône marocain.

L’endroit le plus important de ce pays est la ville d’Ogoulmim, qui a été visitée et décrite par le Français Panet et plus tard par l’Espagnol Gatel. On dit qu’elle a 600 maisons et environ 3000 âmes ; il y existe une mellah, contenant près de cent familles juives. Dans les maisons de cette ville on trouve souvent beaucoup de parties en bois, qui n’existent pas d’ordinaire dans ces pays et ne peuvent y exister. Cela provient des nombreux naufrages qui ont lieu sur la côte voisine. La mer y est encombrée de sables jusque très loin vers le large, et jadis les navires étaient très souvent poussés sur les bancs, où ils étaient accueillis comme une proie. Autrefois les indigènes vendaient même les équipages comme esclaves.

Dans la suite, des relations se sont établies entre ce pays et les îles espagnoles des Canaries, qui en sont voisines, et souvent des bateaux pêcheurs viennent jusque sur ses côtes.

On connaît la tentative d’un Anglais pour s’établir dans la partie méridionale de l’oued Noun, au cap Djoubi, et où les cheikhs du pays, aussi bien que Sidi Housséin d’Ilerh et le sultan du Maroc, jouèrent un rôle. Le consul général américain de Tanger, Mathews, a étudié avec soin cette affaire, qui se passa ainsi qu’il suit :

Dès 1872 l’Anglais Mackenzie, ingénieur, avait visité la côte située au sud de l’empire du Maroc, et avait sans doute formé à cette époque le plan de l’entreprise qu’il commença en 1878.

Mackenzie choisit une partie de la côte tout à fait abandonnée, très éloignée de tout point habité, pour y débarquer. De là il entama des négociations avec deux cheikhs voisins qui possédaient, quoique pauvres, une certaine influence sur la population. Ils lui livrèrent des produits du pays, gomme, laine, etc., qu’il paya relativement cher, pour engager les Arabes à en apporter de plus grandes quantités, ou peut-être aussi parce qu’il les estima au-dessus de leur valeur. La grande affaire pour Mackenzie était de fonder là, en qualité d’Anglais premier occupant, une station ayant pour but l’importation d’objets manufacturés d’Angleterre.

En juin 1880 il fit venir des îles Canaries un navire chargé de tout le nécessaire pour une station permanente. Dans l’intervalle il avait établi son campement sur un ponton, navire dégréé, ancré à peu de distance de la côte. Ce ponton contenait quelques canons et était en même temps organisé comme une habitation.

Le sultan du Maroc eut connaissance de ce plan et chercha à le mettre à néant ; il craignait, non sans raison, qu’une grande partie du commerce qui va maintenant au Maroc ne vînt à s’en détourner. Au début de 1880, quelques négociants anglais de Mogador avaient entamé des négociations avec les cheikhs de l’oued Noun, qui envoyèrent cinq hommes pour s’entendre avec eux et arranger définitivement cette affaire. Elle semblait marcher à souhait, quand une complication survint.

Une société de Londres, associée avec quelques maisons de Marseille, arma le vapeur Anjou et le fréta de thé, de sucre, de cotonnades, d’objets d’alimentation, de bois de construction, de soufre, de poudre et d’armes, et l’envoya d’abord aux Canaries. Il prit là quelques Marocains de Mogador, qui y avaient été envoyés par avance pour ouvrir des relations avec les indigènes de la côte voisine. Par hasard l’un de ces passagers sortait du service des Anglais qui avaient conclu des négociations avec les cheikhs de l’oued Noun. Cet homme s’empressa de livrer tout le secret de l’expédition à ses anciens maîtres, les négociants anglais de Mogador, qui en informèrent en hâte le sultan. Ce dernier envoya aussitôt une mission avec de riches présents à Sidi Housséin, comme au plus puissant des cheikhs de ces pays, en lui demandant de vouloir bien empêcher le débarquement de l’Anjou.

Quand ce vapeur s’approcha de la côte voisine du Sfouy, petite rivière du territoire des Aït Ba Aouran, les Anglais virent toute la côte pleine d’hommes armés qui les engagèrent à descendre. En gens prudents, ils n’en firent rien, mais envoyèrent un homme pour chercher des nouvelles. Il rapporta que quelques cheikhs avaient, il est vrai, invité les Anglais à venir à terre et à entrer en relation avec eux, mais que Sidi Housséin déclarait maintenant, après avoir reçu les cadeaux du sultan, qu’il renonçait à soutenir une entreprise contraire aux intérêts de son parent et suzerain. Cette déclaration causa parmi les petits cheikhs présents une vive discussion, qui amena finalement les différents partis à une lutte armée. Quand du navire on s’en aperçut, on résolut de renoncer à l’entreprise et de faire route sur Mogador, où une partie des marchandises fut débarquée, tandis que le soufre, la poudre et les armes étaient rapportés à Marseille.