A la même époque, le sultan fit répandre le bruit qu’il allait ouvrir aux négociants européens le port d’Agadir, au sud de Mogador. C’est le meilleur lieu d’ancrage de la côte ; mais, comme à l’ordinaire, le bruit fut reconnu faux et destiné seulement à détourner l’attention d’un autre sujet.

A partir de cette époque, le sultan du Maroc chercha constamment à entretenir dans l’oued Noun une fermentation contre l’entreprise de Mackenzie ; il réussit finalement à faire brûler les constructions en bois qui avaient été élevées au cap Djoubi. Mackenzie alla ensuite passer quelque temps en Angleterre, mais il revint bientôt après pour continuer son entreprise malgré tout. Les gens qui lui étaient restés s’occupèrent d’établir des jetées pour faciliter l’embarquement ou le débarquement des marchandises et pour mettre les navires à l’abri des naufrages.

Il est évident qu’une telle station commerciale aurait la plus grande utilité pour les pays situés au sud de l’Atlas, car les habitants pourraient vendre leurs produits beaucoup plus vite et plus aisément que par le long et pénible chemin du Maroc. De même ils aimeraient mieux faire avec les Européens un commerce régulier que de renoncer à des bénéfices assurés par respect pour l’entêtement fanatique du sultan. Ce dernier a cherché à éveiller leur fanatisme religieux, tandis que ses vrais motifs étaient tout autres : il voulait éviter tout dommage à son commerce ; les intelligents Berbères de l’oued Noun et du Sidi-Hécham ne se laisseront probablement pas longtemps tromper de cette manière ; ils cherchent dès maintenant à augmenter l’importance du commerce et du trafic dans leur pays. C’est ainsi que Sidi Housséin a établi une nouveauté inouïe, en permettant aux Juifs eux-mêmes de venir au grand mougar de la zaouia de Sidi Mouhamed ben Mouça ; c’est sans doute une innovation pleine de libéralisme, mais qui n’a fait que procurer des avantages financiers au cheikh.

Chacun de ces petits États a un certain nombre de familles juives qui s’y sont fixées de père en fils. Il va sans dire qu’elles payent pour avoir la permission d’y loger et d’y faire du commerce, mais en échange elles ont liberté et protection et ne paraissent pas être opprimées au même point que dans quelques endroits du Maroc.

Les pays de l’oued Noun, de Sidi-Hécham, ainsi que le groupe d’oasis de Tekna, sont habités par un grand nombre de tribus berbères et sont assez peuplés. Des stations commerciales établies sur les pays côtiers indépendants au sud d’Agadir seraient, comme je l’ai dit, d’un grand avantage pour ces populations ; mais elles nuiraient en même temps au commerce du Maroc et à celui du Sénégal. Les nombreuses caravanes qui portent les laines, la gomme, les plumes d’autruche à Saint-Louis et à Mogador par de longues marches, trouveraient là un débit commode pour leurs marchandises ; il est donc aisé de comprendre que le sultan du Maroc, aussi bien que le gouverneur français du Sénégal, se soient inquiétés de l’établissement de maisons anglaises au cap Djoubi. En effet, le gouverneur de Saint-Louis envoya en 1881 un navire dans ce pays pour prendre des renseignements au sujet de l’importance de cette station.

Il y aura toujours à redouter un grand inconvénient sur cette côte, c’est qu’elle est extrêmement mauvaise et que les débarquements y sont difficiles et dangereux ; l’ensablement y a pris un développement considérable, tant par suite des masses de sable apportées par les vents du désert, que de celles entraînées par les rivières ; nulle part on n’y trouve un port quelque peu abrité. D’un autre côté, le voisinage des îles Canaries est un grand avantage ; on pourrait y organiser des dépôts de marchandises, qui de là seraient rapidement portées sur la côte voisine par de petits bâtiments.

J’ai nommé plusieurs fois le port marocain d’Agadir, à environ 140 kilomètres au sud-ouest de Marrakech. Cette ville, qui se nommait Gouertquessem au temps de Léon l’Africain, forme l’extrémité des côtes de l’empire du Maroc, car, en descendant vers le sud, le sultan n’a plus qu’une faible influence sur le littoral. Agadir constitue une forteresse naturelle : elle est située sur un rocher de plus de 200 mètres d’altitude et est en outre fortifiée par des murailles et des batteries. L’une de ces batteries se trouve au pied de la montagne, tout près de la mer, et était destinée, à l’origine, à protéger une source d’eau douce et abondante ; elle domine également l’accès de la forteresse aussi bien du nord que du sud, ainsi que celui de la baie.

Le port d’Agadir est le meilleur des ports marocains, et cependant il est vide et abandonné. La ville est du reste aujourd’hui complètement en décadence ; elle ne compte que quelques centaines d’habitants, tous Maures, à l’exception de quelques familles juives.

Cette ville avait attiré, il y a quelques siècles, l’attention des puissances maritimes, particulièrement celle des Portugais et des Espagnols ; les premiers surtout, qui possédaient déjà beaucoup de points du Maroc, cherchèrent à s’en emparer, et ils y parvinrent sous le roi Emmanuel (1503). La ville prit un rapide essor à la suite de cette conquête ; mais au bout de quelques dizaines d’années, lorsque la puissance des Portugais, qui appelaient ce port Santa Cruz, commença à s’ébranler, et qu’ils eurent déjà quitté Saffi et Azimour, ils perdirent également Agadir ; cette évacuation eut même lieu avant que la bataille de Kasr el-Kebir (1574) eût mis fin pour toujours à leur domination au Maroc. Ils avaient élevé au pied de la montagne la petite ville de Fouki, et leurs canons y gisent encore.

Sous le grand sultan Mouley Ismaïl, Agadir avait atteint le plus haut point de son développement et formait un des plus importants centres du commerce. On le nommait Bab es-Soudân (Porte du Soudan), et toutes les caravanes venant de l’ouest de ce pays s’y rendaient. L’aisance croissante de la population et l’influence qu’elle acquérait éveillèrent pourtant la méfiance et la jalousie des sultans : Mouhammed chercha et trouva une occasion de dompter la ville et de la ruiner pour toujours. Pour étouffer une sédition, il marcha avec une grande armée, attira le gouverneur hors de la ville par des promesses, le fit aussitôt prisonnier et s’empara de la ville. Les négociants qui s’y étaient fixés durent émigrer à Mogador, qui venait d’être fondée : Agadir fut ruinée, tandis que Mogador florissait aux dépens de cette ancienne ville de commerce.