Depuis ce temps Agadir est fermé à tous les navires étrangers ; à diverses reprises on a prêté au sultan l’intention d’ouvrir de nouveau cette ville si importante pour la navigation et le commerce, et qui fleurirait certainement bien vite à cause de son excellent port ; mais ces espérances ont été vaines. Ce bruit n’avait été répandu qu’avec intention et pour paraître céder un peu à la pression des représentants de l’étranger ; en réalité, on n’y a jamais songé sérieusement.
Dernièrement on a annoncé que l’Espagne réclamait enfin la remise d’un port qui lui avait été promis en 1860, lors de la conclusion du traité de paix et qui se nomme Santa Cruz de Marpequeña. Il ne faut pas confondre ce point avec la forteresse d’Agadir, dont je viens de parler et qui est aussi sur le territoire du Maroc. En 1860 l’Espagne avait en effet exigé expressément la remise de Santa Cruz de Marpequeña, afin d’avoir un port de pêche situé près des îles Canaries. Depuis ce temps elle ne s’était pas inquiétée de cette condition, et ce n’est que depuis quelques années qu’elle s’est avisée de prendre possession d’un point de la côte marocaine et du terrain environnant. Elle a eu sur cette côte, il y a environ quatre siècles, de nombreuses possessions, d’ailleurs rapidement perdues.
En souvenir de cette époque l’Espagne a aujourd’hui des prétentions sur l’un des ports marocains. Le sultan l’invita à se mettre en possession de Santa Cruz de Marpequeña ; mais, quand un navire de guerre espagnol arriva sur la côte, la population prit une attitude si menaçante, qu’il s’en retourna aussitôt. Depuis ce temps l’Espagne a renouvelé à plusieurs reprises des tentatives auprès du sultan pour l’amener à user de son influence, mais elle est nulle sur ce point. Le plus curieux de tout cela est qu’on ignorait complètement où ce port de Santa Cruz de Marpequeña se trouvait, ou s’était trouvé. On envoya donc en 1878 un navire, le Blasco de Garay, avec une commission scientifique à bord, qui fit une reconnaissance approfondie de la côte, entre le 28e et le 29e degré de latitude, c’est-à-dire à peu près entre l’oued Noun, qui se nomme Asaka chez les indigènes, et l’embouchure de l’oued Draa. Il semble qu’il n’y ait aucun accord au sujet de la position de Santa Cruz de Marpequeña ; beaucoup la placent à l’embouchure de l’oued Chibaka, par 28° 28′ de latitude nord, c’est-à-dire dans un endroit fort rapproché des îles Canaries.
Dans les circonstances actuelles, il est impossible que le sultan remette ce port à l’Espagne, puisqu’il n’en est pas maître ; les Espagnols devraient simplement envoyer plusieurs vaisseaux de guerre pour tenter d’y organiser une station sous leur protection. Les habitants seraient au début très hostiles, car ce sont des tribus arabes et berbères habituées à la liberté la plus absolue. Il est douteux que les sacrifices soient en rapport avec les avantages à retirer par l’Espagne d’une station aussi complètement isolée. S’il s’agissait du grand port d’Agadir, nommé aussi Agadir-Igouir, ce dernier point mériterait largement un sacrifice.
CHAPITRE XII
L’ÉTAT MAROCAIN.
Les États mahométans du nord de l’Afrique. — Le pays du Maroc. — Situation. — Climat. — Maroc nord et sud. — Rivières. — Côtes. — El-Gharb. — Population. — Son chiffre. — L’Islam. — La langue. — Les Berbères. — Les Arabes. — Les Maures. — Les Juifs espagnols. — Les Nègres esclaves. — Les Chrétiens. — Organisation de l’État. — La dynastie. — Conduite des affaires publiques. — Sidi Mouça. — Constitution. — La justice. — Les cadis. — Les nobles. — Les prisons. — Administration du pays. — Amelât. — Amil. — Amin.
La côte nord du continent africain est parmi les plus fortunées de la terre, et il n’est pas étonnant qu’il s’y soit développé une civilisation puissante bien avant l’ère chrétienne. En effet, au moment où la côte sud de la Méditerranée était couverte, jusque très avant dans l’intérieur et jusqu’à l’extrême ouest, de nombreuses colonies en pleine prospérité, la zone de déserts aux chaleurs mortelles à tout être animé ne s’avançait pas encore aussi loin vers le nord ; là où aujourd’hui le sable doré du désert couvre des plaines étendues, ou se trouve amoncelé en chaînes de dunes puissantes, presque impossibles à franchir, il y avait autrefois de grands espaces boisés et des champs d’orge touffus. Les lits de rivière desséchés aujourd’hui conduisaient alors à la Méditerranée une grande quantité d’eau ; les hippopotames et les crocodiles les animaient, et l’éléphant d’Afrique, dressé par les adroits Carthaginois et employé par eux à la guerre, trouvait alors à vivre dans un pays où aujourd’hui de maigres touffes d’alfa peuvent à peine subsister.
La douceur du climat, la fertilité du sol, la richesse des populations, attirèrent dans ces pays tous les peuples jaloux des grandes entreprises. Aujourd’hui encore, ce sont les Arabes qui y jouent numériquement le rôle le plus important ; mais ils ne sont plus nulle part un peuple indépendant et souverain. L’influence européenne s’accroît ici constamment. La France s’est établie en Algérie depuis un demi-siècle et a dernièrement conclu avec la Tunisie une convention qui rend ce pays tributaire non plus des Turcs, mais de la république Française. La Tripolitaine est encore pour un temps dans la dépendance de la Porte ; mais l’Italie, amèrement froissée de l’occupation de la Tunisie, compte y jouer quelque jour un rôle ; l’Égypte est réorganisée par les Anglais ; il n’y a qu’à l’extrême ouest où le Maroc possède encore un souverain à lui, entièrement indépendant.