On sait que le règne de l’Islam, qui dure depuis des siècles dans le Nord-Africain, n’a jamais été capable de porter ces pays à un état de prospérité même approchant de celui qu’ils ont possédé autrefois. C’est le devoir des États civilisés de l’Occident, et surtout de ceux des peuples latins du Sud-Européen, de pénétrer de force dans ces terres africaines et d’y introduire les progrès de la civilisation moderne ; ce que l’Islam n’a pas su même conserver, encore moins faire progresser, doit être l’œuvre du Christianisme.
Le Maroc, lui aussi, ne pourra exister longtemps, et pour le moment son indépendance ne tient qu’à la jalousie qui existe entre l’Angleterre, la France et l’Espagne. J’ai déjà cité plusieurs particularités de la mauvaise administration du Maroc ; dans les pages suivantes on trouvera une description de l’organisation et des ressources d’un pays qui, dans un avenir peu éloigné, attirera plus l’attention qu’il ne le fait aujourd’hui. J’ai reçu de compatriotes amis qui avaient longtemps habité le Maroc, une foule de renseignements, dont beaucoup doivent être inédits, et pour lesquels je les remercie encore une fois.
LE PAYS.
Le pays que les Européens appellent Maroc, d’après le nom d’une des capitales et résidences de ses souverains, est nommé par les Arabes Maghreb el-Aksa (le Lointain-Ouest, the Far-West) ; par sa situation aussi bien que par la richesse de son sol, il fait partie des plus favorisés de la terre.
Immédiatement placé aux portes du monde civilisé, l’habitant du Maroc peut en quelques jours atteindre la France, l’Angleterre, l’Italie et même l’Allemagne ; en même temps les ports marocains sont très commodément placés pour les relations avec l’Amérique. Mais il faut attribuer à son isolement systématique de l’Europe, qui dure déjà depuis des siècles, ainsi qu’à l’exclusion du mouvement commercial et intellectuel du monde civilisé, l’existence d’institutions et de mœurs qui remontent au delà du moyen âge : c’est pour cela que ce pays est moins connu des nations civilisées que les parties les plus éloignées du Nouveau Monde. Une exclusion de ce genre contre tout étranger ne trouve, ou plutôt ne trouvait son analogue qu’en Chine et en Corée, où pourtant aujourd’hui un grand pas a été fait dans la voie des améliorations.
Le Maroc est considérablement plus grand que l’empire d’Allemagne ; on évalue sa surface à plus de 800000 kilomètres carrés. Il est situé entre le 27e et le 36e degré de latitude, et jouit, au moins dans sa partie nord, d’une température modérée et d’un climat en général très sain ; les chaleurs y sont très adoucies par les vents de l’Atlantique. La température moyenne est beaucoup plus basse que dans les autres pays de même latitude. Son puissant développement de côtes le long de deux mers, de même que la présence de grandes et hautes montagnes, sont d’un grand avantage pour le climat du pays. Il n’y a de séries d’observations complètes et exactes des températures que pour très peu de points du Maroc ; parmi les plus connues sont celles de l’ancien consul français de Mogador (Souera), M. Beaumier. Elles indiquent pour cette ville une rare uniformité de la température dans le cours d’une année ; aussi a-t-on essayé de la recommander comme séjour curatif à ceux qui souffrent d’une maladie de poitrine. Il est bien vrai que les variations thermométriques sont beaucoup moindres là qu’à Madère, aux Canaries, à Alger ou au Caire ; presque toute l’année la chaleur y reste la même, et l’on ne compte en moyenne que quarante-cinq jours de pluie par an (en février et en mars) ; d’un autre côté, on a remarqué que pendant deux cent soixante et onze jours de l’année un vent rafraîchissant souffle du nord et du nord-ouest. Comme tous les environs de la ville, qui est construite sur un rocher s’avançant dans la mer, sont complètement nus et couverts de dunes jusqu’à une grande distance, je ne comprends pas comment les Européens malades des poumons et de la gorge pourraient se remettre sous des vents si fréquents et entraînant d’épais tourbillons de sable et de poussière ; de plus, il n’y existe pas le moindre confort pour des malades de ce genre. Dans l’état actuel des choses, celui qui irait à Mogador pour y rétablir sa santé pourrait bien être cruellement détrompé.
La chaîne de l’Atlas, qui commence au cap Ghir sur l’Atlantique, et qui va de là, en prenant une direction nord-est, jusqu’à la frontière algérienne et ensuite vers la Tunisie, sépare le pays en deux parties presque égales, mais différant essentiellement l’une de l’autre par le climat, les productions et les habitants.
Bien que la dynastie actuelle des Filali soit originaire du royaume du Tafilalet, placé dans la partie sud-ouest du pays et jadis indépendant, et quoiqu’elle ait fondé autrefois par la conquête l’État actuel, la partie située au nord de l’Atlas forme pourtant, en ce moment du moins, le véritable noyau de la puissance et de la prospérité du pays. C’est la contrée où se trouvent Fez et Marrakech et qui est aussi importante par sa fertilité et par la densité de la population que parce que le maître du pays réside dans l’une ou l’autre de ces deux villes, quelquefois à Meknès, mais jamais dans le sud. La puissance du sultan au delà de l’Atlas est en général purement nominale ; on le reconnaît pour un chalif, pour un représentant du Prophète ; mais, quant au reste, on vit assez indépendant de lui.
Le nord-ouest du Maroc doit surtout à l’Atlas et à la mer sa fertilité plus grande, sa végétation plus vigoureuse et ses forêts.
La haute chaîne de l’Atlas, que les indigènes nomment Idraren-Drann, qui s’élève au sud de Marrakech et dont le sommet le plus haut est le Miltzin, protège le pays contre l’effet desséchant des vents du désert, dont souffre le sud-ouest. Elle donne naissance à un grand nombre de rivières importantes. Les principales qui débouchent dans l’Atlantique sont : le Tensift, l’Oumm-er-Rebia, l’Abouregreg et le Sebou ; dans la Méditerranée ne se jette qu’une grande rivière, la Moulouyah, qui coule près des frontières algériennes.