Plusieurs de ces rivières, et particulièrement le Sebou, pourraient être navigables sur des longueurs considérables. Mais les Marocains sont si peu navigateurs depuis qu’ils ont dû renoncer à la piraterie, qu’ils ont à peine les bacs nécessaires pour transporter les voyageurs et les caravanes sur les fleuves, larges vers leur embouchure.
Le Sebou, à l’estuaire sablonneux duquel ne se trouve pas même un village et encore moins une ville, deviendrait une voie fluviale commode et importante vers Fez. Il est vrai qu’il n’atteint pas la ville elle-même, mais s’en écarte un peu au nord. Il faudrait opérer d’abord des sondages, mais je suis convaincu que de petits vapeurs remorquant des bateaux plats transporteraient plus vite et à meilleur compte, jusqu’auprès de la résidence, les nombreuses marchandises qui sont aujourd’hui portées de Tanger à Fez à dos de chameau et en de longs jours de marche. Les Marocains eux-mêmes sont beaucoup trop indolents pour une telle entreprise, surtout à cause des travaux et des études préliminaires qu’elle nécessiterait ; de leur côté les Européens n’engageraient pas, en les circonstances actuelles, leurs capitaux dans des travaux d’essai, qui, même s’ils donnaient d’heureux résultats, n’auraient pas les garanties de sécurité indispensables pour assurer l’exécution d’une entreprise utile et fructueuse.
A son embouchure, le Sebou est assez large, mais une barre rend difficile l’entrée des navires venant de l’Océan ; il serait aisé d’y tenir ouvert un chenal étroit, et de petits vapeurs côtiers pourraient probablement remonter de Tanger ou de Mogador pendant quelque temps dans le fleuve. Cela contribuerait essentiellement à l’essor du trafic, si pénible aujourd’hui. Dès que l’une des trois grandes puissances européennes qui convoitent le Maroc aura atteint son but, la navigabilité du Sebou sera aussitôt l’objet de son attention, j’en suis bien certain.
Dans la moitié du Maroc située au sud-ouest de l’Atlas et qui se compose de l’ancien royaume de Sous, du Tafilalet et du Touat, la température est beaucoup plus élevée que dans le nord : les vents du Sahara dessèchent l’air et le sol. Les versants de l’Atlas y sont dénudés, et les palmiers dominent dans les vallées. Tandis que la couleur de la peau des Maures est très claire dans le nord, les habitants du sud sont déjà bruns, et en partie aussi noirs que les Nègres, qui y vivent en grand nombre.
Parmi les cours d’eau qui sortent du versant sud-ouest de l’Atlas, l’oued Sous, l’oued Noun et l’oued Draa atteignent seuls la mer en hiver ; les rivières plus à l’est, comme l’oued Guir et l’oued Figuig, l’oued Ziz et l’oued Malah, se perdent dans les sables du désert. Les trois grandes rivières que j’ai nommées les premières ne roulent même que rarement de l’eau dans leurs cours moyen et inférieur, et cela n’arrive pas tous les hivers. Pendant mon voyage dans ces pays, en mars 1880, l’oued Sous n’avait qu’un pied et demi de profondeur et environ douze pieds de large dans le voisinage de Taroudant ; comme la distance de ce point à la mer n’est pas très considérable, la rivière atteignait sans doute à cette époque l’océan Atlantique. Les deux autres grands lits de rivière étaient complètement à sec aux endroits où je les traversai au même moment ; de l’orge était cultivée dans le large lit de l’oued Draa, et on tirait de l’eau des mares naturelles qui s’y étaient formées ; ces mares sont tantôt isolées et tantôt réunies par des communications souterraines.
Dans tous les cas, c’est un fait remarquable que les plaines situées au pied d’un massif aussi élevé que l’Atlas, dont les sommets sont couverts de neige pendant une grande partie de l’année, soient relativement desséchées. Ce fait ne s’applique pas seulement à la partie sud du pays, car la grande plaine de Marrakech située sur le versant nord de l’Atlas est assez pauvre en eau. Il tient surtout à la direction d’ensemble de tout le massif, que j’ai déjà signalée, et où dominent les vallées longitudinales, tandis que les transversales sont rares en proportion. Il y a peu de montagnes qui consistent, comme l’Atlas, en une série de lignes parallèles extrêmement longues ; sa largeur entière est très peu de chose comparativement à son énorme longueur.
Un autre motif pour lequel une partie des rivières qui sortent de l’Atlas n’atteignent pas la mer, est que l’eau de leur cours supérieur se trouve employée à la culture, en sorte qu’il en parvient très peu dans leurs parties moyenne et inférieure. Les vallées de ces montagnes sont habitées jusque très haut par des tribus berbères, qui y vivent à peu près indépendantes du sultan ; dans leur lutte patiente avec le sol pierreux, elles cultivent l’orge qui leur est nécessaire, et réunissent l’eau des sources dans des canaux artificiels pour donner à la terre une humidité suffisante. Sur le versant sud de l’Atlas, où les vallées les plus élevées sont également habitées, mais où le soleil a des rayons plus chauds, on utilise chaque parcelle de terre couverte d’un peu de sol arable, pour y planter des dattiers ; on recueille l’eau dans des rigoles nombreuses pour l’irrigation. Il est certain que de cette façon l’eau des rivières disparaît, et que leur lit doit s’ensabler toujours davantage.
Dans la région des plus hauts sommets de l’Atlas il existe une ligne de partage des vallées longitudinales qui rejette à la mer vers l’ouest l’oued Sous, l’oued Noun, l’oued Draa, etc., tandis que l’oued Guir, l’oued Figuig et l’oued Ziz se détournent vers le sud-est pour arroser les grands groupes d’oasis de Figuig, du Touat et du Tafilalet, et pour se perdre ensuite dans les sables du désert.
Quoique le développement des côtes marocaines soit très considérable, elles ne contiennent qu’un nombre de ports extrêmement restreint. La plupart des rades de l’Atlantique, complètement ouvertes, n’offrent aucun abri aux navires qui y sont à l’ancre ; la baie de Tanger et le port de Mogador peuvent seuls être désignés comme de meilleurs lieux d’ancrage. Ce dernier est couvert en quelque sorte par un îlot de rochers jeté en avant. Le petit port d’Agadir, qui certes pourrait être utilisé et qui est peut-être le meilleur du Maroc, n’a pas été ouvert jusqu’ici à la navigation commerciale, et est naturellement peu connu des Européens. Sur la Méditerranée, le Maroc ne possède ni port ni rade, si l’on ne tient pas compte de Tanger ; la sauvage et inabordable chaîne du Rif arrive là tout près de la mer. La place de Tétouan, commercialement si importante, est à quelques heures seulement de la Méditerranée, sur une petite rivière qui s’y jette, mais dont l’embouchure est trop ensablée pour que les navires puissent y pénétrer.
Les côtes marocaines sont dangereuses en général et peu avantageuses pour le commerce. Des villes comme Rabat-Sela, Dar el-Béida, Saffi, etc., où un commerce actif existe déjà, gagneraient beaucoup à avoir un port. Aujourd’hui leurs rades ouvertes sont si mauvaises, qu’assez souvent les vapeurs ne peuvent aborder pour débarquer et pour embarquer leurs passagers ou leur chargement, et sont forcés de continuer leur route. On pourrait peut-être établir des ports au moyen de travaux d’art onéreux ; Mogador deviendrait ainsi un ancrage assez sûr, et surtout il serait possible d’utiliser la belle, large et profonde baie de Tanger, si cette ville était dans les mains d’une autre puissance. Comme on le sait, la rade de Gibraltar est tout à fait défavorable à la navigation ; les Espagnols ont dans sa voisine Algésiras un port incomparablement meilleur : la baie d’Algésiras est semblable à celle de Tanger. Il est évident que les nations maritimes convoitent depuis longtemps ce dernier point, si favorablement situé à la limite de deux mers et de deux continents. Tanger aura certainement un grand avenir si l’une de ces nations réussit à s’y établir.