La partie du Maroc que l’on doit considérer comme la plus importante, la plus riche et la plus peuplée est la moitié occidentale du pays situé au nord de l’Atlas : el-Gharb, célèbre de toute antiquité comme grenier à grains. C’est une plaine étendue, peu élevée au-dessus de la mer, couverte d’un humus fertile, assez bien pourvue d’eau, et où de tout temps on a activement cultivé le froment ; l’élève du bétail, et en particulier celle du cheval y est pratiquée également, et les nombreuses tribus arabes qui l’habitent fournissent au sultan la meilleure part de ses revenus. Partout où s’étend la plaine, les Arabes ont chassé les Berbères, et l’on ne trouve plus ces derniers que dans les parties montagneuses du pays.

La portion orientale du Maroc située vers l’Algérie est très accidentée, de même que la côte nord ; elles sont surtout habitées par des Berbères. Ce sont des pays d’un accès très difficile pour les Européens et presque complètement inconnus d’eux. Quoique les régions montagneuses situées à l’est et au nord de l’empire du Maroc soient placées à quelques jours des États civilisés de l’Europe, nous les connaissons moins bien que les parties les plus éloignées du centre de l’Afrique.

POPULATION

Il est toujours délicat et incertain au plus haut point d’évaluer le nombre des habitants d’un pays mahométan, surtout d’un empire aussi peu parcouru que le Maroc. Il est donc facile de comprendre que nous possédons sur la population de ce pays les données les plus contradictoires, et que des chiffres qui reposent sur de simples estimations diffèrent extrêmement. En ce moment, les géographes sont généralement d’avis que la population de tous les États mahométans du nord de l’Afrique a été beaucoup exagérée ; pour mon compte, je crois que l’on va aussi loin dans ce sens qu’on l’a été autrefois en les dotant libéralement de populations nombreuses.

D’après l’évaluation de l’ancien ministre de France à Tanger, M. Tissot, qui s’occupe activement depuis plusieurs années de la topographie et des antiquités du Maroc, la population de ce pays ne peut être estimée au-dessous de 12 millions. Jamais un voyageur n’avait donné jusque-là un chiffre aussi élevé, et il faut apprécier les données sur lesquelles il est basé. M. Tissot l’établit d’après les résultats du recensement et des autres travaux statistiques exécutés, par ordre du gouvernement français, en Algérie, si proche du Maroc et qui lui ressemble sous tant de rapports.

D’après les recensements et les évaluations les plus récentes, l’Algérie n’a pas tout à fait 3 millions d’habitants (M. Tissot évalue cette population à 4 millions). Mais l’Algérie, depuis sa conquête, commencée il y a cinquante ans, a subi de lourdes pertes en hommes et en animaux, de même que son aisance générale a diminué, tant par la guerre elle-même que par les soulèvements presque continuels et par les épidémies, etc. Au contraire, le Maroc, à l’exception de la courte campagne contre l’Espagne devant Tétouan (1859-1860), n’a eu à entreprendre aucune guerre extérieure et est resté indemne, en général, de toute épidémie, sauf du choléra, qui l’a éprouvé dans quelques parties. D’un autre côté, le Maroc n’est jamais tranquille intérieurement, et le sultan doit guerroyer presque chaque année contre les tribus berbères soulevées ; ces combats coûtent toujours, sinon beaucoup de vies humaines, du moins quelques-unes.

Le Maroc est à peu près deux fois plus grand que l’Algérie, si l’on évalue l’étendue de la colonie française à 430000 kilomètres carrés (388400km,45 en territoire militaire et 41599km,55 en territoire civil, d’après Behm et Wagner, Bevölkerung der Erde, t. VII).

Le Maroc est en outre plus fertile que l’Algérie, c’est-à-dire qu’il possède beaucoup plus de terrain cultivable, surtout dans la grande plaine d’el-Gharb. Enfin, au Maroc, les collines et les montagnes, jusque très haut sur leurs versants, sont couvertes de villages. Le voyageur qui ne fait que la route ordinaire de Tanger à Fez et de là, par Meknès, sur Marrakech, ne se forme pas une idée exacte de la densité de la population. Toutes les montagnes du Rif sont fortement peuplées, aussi bien que les vallées de l’Atlas, tant du versant nord que de celui du sud, et montrent une population beaucoup plus dense qu’on ne le croit d’ordinaire : un seul exemple suffira à le prouver. J’entrepris de Tétouan une excursion dans le district d’Andjira, au milieu des montagnes. Sur toutes les cartes on ne trouve qu’une localité indiquée dans ce district, la kasba d’Andjira, où réside le gouverneur (caïd). Je demandai à ce dernier quels étaient les villages de son district, relativement très restreint : il m’écrivit les noms de soixante-quatorze petites localités placées sous son administration. Quoiqu’il ne fût question là, en général, que de petits groupes d’habitations, il est évident, par contre, que, quand on entre dans le détail, les faits se présentent tout autres qu’on a pu les observer dans un voyage rapide et sur des chemins connus. Les pays de montagnes sont partout aussi fortement peuplés parce que la population berbère indigène, plus nombreuse probablement que les Arabes et les Maures, s’y est retirée. On peut admettre que les contrées montagneuses du Maroc, en général impénétrables pour les voyageurs européens, sont plus peuplées que les plaines.

L’interdiction de l’exportation des céréales et des articles d’alimentation, à laquelle le gouvernement marocain tenait jusque dans ces derniers temps comme à un principe inattaquable, ne paraît pas faite pour démontrer une décroissance du chiffre de la population, comme cela a été souvent assuré dans ces derniers temps. D’un autre côté, on ne peut passer sous silence les famines qui se produisent de temps en temps et qui font beaucoup de victimes.

Si je ne puis accepter la conclusion de M. Tissot, et attribuer au Maroc 12 millions d’habitants, les évaluations de Rohlfs, dans la sixième livraison de 1883 des Petermann’s Mittheilungen, ne me paraissent pourtant pas répondre entièrement aux circonstances. Rohlfs donnait, au début de 1870, pour la population du Maroc, le chiffre de 6500000 habitants, et dernièrement il a paru admettre que ces chiffres eux-mêmes sont beaucoup trop considérables et que peut-être Klöden s’approche plus de la vérité en ne reconnaissant à ce pays que 2700000 âmes.