Rohlfs est parfaitement dans le vrai quand il dit : « Les Marocains seront détruits par leur gouvernement despotique et sous le poids accablant de leur religion ; il serait même plus exact de dire que tous les Marocains souffrent de la monomanie religieuse à laquelle ils sont héréditairement en proie. » Il est bien vrai que la conséquence de ces vices du gouvernement et de la religion du Maroc doit être un effroyable appauvrissement de la population ; mais je ne puis admettre que son chiffre ait subi une décroissance aussi extraordinaire. Rohlfs dit également « que la syphilis fait les plus terribles ravages dans ce pays ». Il est bien certain que cette maladie y règne ; en raison du manque absolu d’hôpitaux au Maroc, les infortunés qui en sont atteints circulent ouvertement ; le voyageur voit dans chaque village un ou plusieurs malades de cette espèce ; néanmoins on ne peut en conclure que le pays entier en soit victime. On rencontre rarement de ces sortes de malades dans les États européens, parce qu’ils évitent autant qu’ils le peuvent de se montrer ; mais au Maroc, où cela est impossible, ils circulent en mendiant dans les rues et sur les places, et sont ainsi plus facilement aperçus.

Du reste, la syphilis se présente surtout dans les endroits traversés par les caravanes, et particulièrement parmi les gens du plus bas rang, qui partout commettent des excès ; dans la population des montagnes, cette maladie est beaucoup plus rare.

Je suis donc forcé d’adhérer à l’évaluation donnée par Trent Care, à savoir, que tout le Maroc, y compris le Touat, le Tafilalet, etc., a au moins 8 millions d’habitants ; pour justifier ce chiffre, il me faut, encore une fois, rappeler combien est dense la population berbère des montagnes. De plus, il y a au Maroc toute une quantité de villes ayant un chiffre d’habitants très considérable (Fez, Marrakech, Meknès, Mogador, Kasr el-Kebir, Ouezzan, Oujda, Tésa), outre les ports de l’océan Atlantique : tout cela seulement dans la partie de l’empire située au nord de l’Atlas. La bande de terrain qui réunit Tanger à Fez, surtout fréquentée par les touristes, est d’ailleurs relativement peu peuplée. Quand on va, par exemple, de Rabat à Marrakech, une grande kasba succède à une autre, et tout le Gharb est couvert de nombreux douars. Le nombre des enfants est assez considérable dans chaque famille, et, quoique en général les femmes marocaines n’aient pas beaucoup d’enfants, à cause de leurs mariages précoces, la polygamie partout répandue en ce pays et la circonstance qui fait que l’on épouse souvent des Négresses, dont les enfants sont reconnus, contribuent à multiplier les naissances.

Bien que la population actuelle se soit formée de tous les peuples qui ont vécu au Maroc dans la suite des siècles ou qui l’ont traversé, en particulier de Mauritaniens, de Romains, de Visigoths, de Vandales, de Byzantins et d’Arabes, elle constitue aujourd’hui une race d’une unité telle que bien peu d’États modernes en possèdent. Le long isolement de cette contrée et surtout l’unité religieuse ont eu pour résultat d’obtenir ce que la science de l’homme d’État poursuit en vain dans maint pays civilisé.

On peut dire que l’Islam est la seule religion du pays ; les Juifs, relativement nombreux, et qui vivent surtout dans les grandes villes et les ports, ne peuvent être comptés parmi les nationaux ; d’après la loi du Coran, ils n’ont aucun droit de citoyen, et ne sont supportés que comme des protégés.

Le sultan du Maroc n’a pas un seul Chrétien pour sujet. Tous ceux qui vivent dans le pays appartiennent à des États étrangers, ou, quand ils n’ont pas de nationalité, sont pris sous la protection des puissances chrétiennes représentées au Maroc. Suivant les apparences, le gouvernement ne désire compter aucun Chrétien parmi ses sujets. Mais ce fait est dû beaucoup moins à l’influence d’un principe politique, ou à la connaissance du danger que des éléments de ce genre pourraient faire courir à la prospérité et à l’existence d’un État mahométan dans les conditions actuelles de prépondérance des peuples chrétiens sur ceux de l’Islam, qu’à une aversion impuissante, mais profondément enracinée dans le gouvernement aussi bien que chez le peuple, envers les Chrétiens. Pour le Marocain, Chrétien et Européen sont synonymes ; comme jadis aux temps les plus anciens des relations des Mauritaniens avec l’Europe, il les nomme tous deux Roumi. En premier lieu, le Chrétien, pour lui, est l’Espagnol, avec lequel il est le plus souvent en relation et qu’il hait ardemment depuis des siècles, comme son ennemi héréditaire, et qu’il méprise, non toujours sans raison. Les Espagnols qui vivent au Maroc sont généralement des criminels en fuite, des déserteurs ou des gens ruinés, qui, ne pouvant plus demeurer dans leur pays, s’en vont à l’aventure.

Si l’on tient compte des embarras et des dangers que la présence de nombreuses communautés ou de populations chrétiennes provoque dans les autres pays mahométans, on ne peut que voir, à mon avis, une garantie de la durée de l’empire Marocain dans l’absence de tout Chrétien indigène et dans le peu de dispositions que montre le gouvernement à accepter des émigrants de cette religion. C’est précisément le défaut d’éléments chrétiens qui favoriserait la civilisation du pays, si le gouvernement prenait une fois la résolution de s’approprier les progrès survenus en Europe ; il serait ainsi préservé des dangers qui naissent du désir des populations non mahométanes d’arriver à l’égalité, et, par contre, de la circonstance que le Coran, qui sert de constitution à tout État musulman, rend cette égalité impossible, tant que le gouvernement national reste fidèle à l’Islam.

Mais, dans l’avenir, le Maroc ne pourra se dérober à l’influence des Chrétiens, et leur exclusion actuelle aura une fin. Déjà il a été admis en principe à la conférence de Madrid que les Chrétiens, et en général les non-mahométans, pourraient habiter et acquérir des terres dans l’intérieur du pays : c’est une concession qui, jusqu’ici, n’a qu’une valeur nominale, à cause du défaut de sécurité du Maroc et du manque de respect envers l’autorité gouvernementale dans certaines de ses parties. Au point de vue marocain, le système de l’exclusion avait sa raison d’être et son utilité, car, en l’appliquant, on a évité les difficultés que les habitants chrétiens ont créées aux gouvernements dans les autres États musulmans et qui n’ont pas toujours été tranchées simplement par la voie diplomatique. Aussi, quand, à l’intérieur du Maroc, un Chrétien est victime d’un acte quelconque et que l’État intéressé fait des réclamations par la voie de son consul, on est toujours prêt, à la cour de Fez, à étouffer l’affaire en payant une indemnité. On trouve cette méthode d’une application d’autant plus aisée que l’argent est remboursé par la province où le cas s’est produit. Les Chrétiens ont assez souvent abusé de cette disposition ; mais le Maroc a toujours payé, uniquement pour échapper à toute complication.

Quoique le dialecte arabe qu’on appelle maghrébin (occidental) doive être considéré comme la langue nationale, les habitants primitifs du pays, que les Européens nomment Berbères et que les Marocains appellent Chelouh, anciens Mauritaniens, parlent, outre l’arabe, leur langue propre. Les Chelouh se divisent, à leur tour, en deux races peu différentes : les Amazirg et les véritables Chelouh. Les premiers vivent sur les plus hautes parties des montagnes, du Rif jusque loin dans le sud, et s’occupent plus particulièrement de l’élevage des troupeaux et des abeilles ; tandis que les seconds habitent des pays de collines et font un peu de culture, en dehors de leur élevage. Leurs idiomes ne diffèrent que comme des dialectes, et l’on peut dire qu’ils ne constituent qu’une même langue. Les pays au sud de l’Atlas, le Sous et le Tafilalet, jadis très industriels, sont presque uniquement habités par des Chelouh.

Dans leurs montagnes peu accessibles, ces Berbères, pour me servir de la dénomination usitée en Europe, ont opposé de toute antiquité une résistance, presque toujours suivie de succès, contre les divers gouvernements qui se sont succédé. Même aujourd’hui les Amazirg, en particulier, sont pour ainsi dire indépendants, et ne payent d’impôts au sultan que sous forme de présents, quand lui ou ses généraux pénètrent dans leur pays avec des forces supérieures. Ils ne deviendraient dangereux, dans l’état de choses actuel, que s’ils s’alliaient entre eux pour résister au gouvernement. Mais ils ne vont pas si loin. Leur seul but est de payer le moins possible de redevances au sultan, auquel ils sont du reste dévoués comme représentant du Prophète (chalif).