Pour ce qui concerne la physionomie et le caractère des Berbères, l’Amazirg, aussi bien que le Chelch (singulier de Chelouh), est grand, fort, belliqueux et aime la liberté, mais il est sauvage et féroce. On trouve assez souvent des Berbères blonds avec des yeux bleus ou gris, tandis que le vrai Berbère, qui appartient à la race hamitique, montre un type oriental très accusé. C’est surtout parmi les Rouwafah, montagnards du Rif, que se trouvent de larges figures blondes : on a admis, probablement avec raison, que l’influence du sang germanique s’était fait sentir chez eux. On sait que les Vandales, venus d’Espagne, sont demeurés en très grande partie au Maroc et se sont fondus dans la population indigène.

Les Berbères sont Mahométans, mais j’ai remarqué que dans leur religion ils n’étaient pas aussi stricts et aussi fanatiques que les Arabes. La vie plus dure et moins régulière des Berbères dans leurs montagnes doit déjà contribuer à empêcher leurs pratiques religieuses d’être exécutées avec la même rigueur que chez les habitants efféminés des villes. S’ils tiennent les voyageurs chrétiens éloignés de leurs montagnes, cela provient moins du fanatisme religieux que de la crainte de voir ces étrangers envoyés par le sultan pour reconnaître leur pays.

Les Berbères forment le noyau de la population marocaine. La branche septentrionale de leur race s’étend au loin vers l’est, à travers l’Algérie, jusqu’en Tunisie ; les indigènes que les Français appellent Kabyles sont des Berbères. Ce n’est pas sans raison que certains voyageurs français ont récemment fait remarquer qu’il faudrait attirer davantage à soi les gens de cette race et s’en servir contre les Arabes, qui se révoltent si souvent.

Il faut citer en second lieu, parmi les éléments de la population marocaine, les descendants de ces Arabes qui se sont maintenus sans croisements depuis leur émigration de l’Orient et qui vivent surtout dans les campagnes, comme cultivateurs ou comme nomades. Plus foncés de peau que les Berbères, moins vigoureusement formés qu’eux, mais plus adroits et plus intelligents, ces Arabes habitent encore aujourd’hui, comme il y a des siècles, leurs villages de tentes, situés dans les plaines du nord, de même qu’au delà de l’Atlas dans les larges vallées sur la lisière du désert. L’élevage est leur principale occupation ; ils cultivent aussi un peu de blé, mais juste la quantité nécessaire à leurs besoins. On voit parmi eux des figures de vieillards tout à fait patriarcales, comme nous les connaissons depuis notre plus tendre enfance par la Bible. Ils vont de place en place, avec leurs nombreuses familles et leurs esclaves, en poussant leurs troupeaux devant eux, et s’arrêtent partout où les animaux peuvent paître. Ils se distinguent des habitants des villes par une certaine grossièreté ; mais, en revanche, on trouve encore chez eux le respect de l’hospitalité.

Du mélange de ces deux éléments principaux de la population marocaine est sorti un troisième, les habitants des villes, nommés Maures par les Européens. Parmi eux jouent surtout un grand rôle les descendants des musulmans chassés d’Espagne. Ces derniers, qui pourraient souvent se vanter de leur parenté et de leur similitude de noms avec de nobles familles chrétiennes de leur ancienne patrie, se sont fixés surtout sur les côtes, à Tétouan, Séla, Rabat, etc. ; c’est de là qu’ils continuèrent, sous la forme d’une guerre de courses, leurs luttes contre les Chrétiens qui les avaient expulsés.

Le Maure, qui habite surtout les villes, a le teint clair du Berbère et l’intelligence plus élevée de l’Arabe, intelligence qu’il emploie souvent au détriment de son congénère, en tant que marchand, artisan ou fonctionnaire.

Le Maure des villes, avec son extérieur efféminé et délicat, ses vêtements élégants et les allures les plus courtoises de l’Orient, est regardé avec mépris par l’Arabe nomade, tout fier de ses vieux costumes et de ses mains grossières. Les Maures ont presque tous ce genre de demi-culture, caractéristique pour ceux qui connaissent l’Islam dans le Nord-Africain : il sait lire et écrire, connaît par cœur un certain nombre de maximes du Coran, croit à l’alchimie et à l’astrologie de ses savants, respecte un chérif (descendant du Prophète) et cherche à s’enrichir par tous les moyens, que ce soit par les voies plus pratiques du commerce, ou comme fonctionnaire du sultan. Il est du reste difficile de tracer une ligne exacte de démarcation entre les trois groupes des Berbères, des Arabes et des Maures, car depuis longtemps des croisements ont eu lieu entre eux.

Les Maures et les Arabes peuvent compter, réunis, autant de têtes que les Berbères. La population marocaine renferme encore d’autres éléments, fort peu nombreux, à la vérité, mais qui ont pourtant une grande influence : ce sont les Juifs espagnols, puis les Nègres esclaves, et enfin la population chrétienne, qui se réduit à un très faible chiffre.

Les Juifs espagnols se sont répandus depuis fort longtemps dans toutes les parties du Maroc. Ils sont surtout nombreux, comme de juste, dans les grandes villes de l’intérieur, où ils habitent des quartiers séparés, et dans les ports, où ils jouissent d’une liberté plus grande, grâce à la présence des consuls ; on trouve pourtant dans chaque kasba une ou plusieurs familles juives, qui ont en quelque sorte le privilège exclusif d’y habiter et d’y faire du commerce. Aussitôt que le gouverneur a besoin d’argent, il charge « ses Juifs » de lui en procurer.