Costume d’intérieur d’une Mauresque.

Il est aussi difficile de fixer le nombre des Juifs du Maroc que celui des Arabes ou des Berbères, quoiqu’ils ne forment qu’une fraction insignifiante de la population tout entière. Les évaluations les plus diverses ont également cours à ce sujet. Jusqu’ici on admettait généralement l’existence au Maroc de 200000 Juifs. Rohlfs cherche à démontrer dans le mémoire que j’ai cité (Anzahl der Juden in Afrika), que ce nombre est également beaucoup trop élevé. En cela je puis me ranger à ses appréciations.

Il donne les chiffres suivants pour les Juifs du Maroc :

Arseila100Darbéida100Agadir150
El-Araïch1200Azamour500Taroudant4000
Fez10000Marrakech6000Oudjda1000
Meknès5000Saffi300Tétouan4200
Tésa800El-Ksor3000Tanger2500
Rabat5000Mogador1300

En outre il faut tenir compte des Juifs de l’Atlas, de l’oued Noun, de l’oued Draa, du Tafilalet, ainsi que des plaines du nord du Maroc. « J’estime tout au plus à 2000 la population juive des montagnes. De même, les Juifs fixés dans l’oued Noun ne dépassent certainement pas le nombre de 5000. J’évalue ceux de l’oued Draa à un chiffre semblable. Dans le Tafilalet proprement dit, il y a cinq ksours habités par les Israélites : Gouirlan, Taboubekirt, Asserguin, Ksor Djedid, Rissani et Dar el-Béida. A Rissani j’ai compté 200 maisons juives ; à Dar el-Béida existe un important quartier juif. D’après cela, je crois pouvoir évaluer à 6000 le nombre des Juifs du Tafilalet, auquel il faut encore ajouter la population de la mellah située au nord d’Ertib. » Rohlfs croit que le total de 62800 est encore trop élevé, et que le chiffre exact serait tout au plus 45000. Dans la liste précédente, Taroudant est compté pour un nombre bien trop considérable, car cette ville ne peut avoir beaucoup plus de 1000 Juifs ; au contraire, ce qui concerne les autres villes ne me paraît pas exagéré. Mais il faut tenir compte des Juifs répandus dans les nombreuses kasbas isolées, éparses dans les plaines, de sorte que le chiffre qui fixe à 60000 les Juifs vivant à l’intérieur du Maroc ne me semble pas trop élevé. Il ne faut pas omettre d’ajouter que les Juifs espagnols, en dépit de leur situation humiliante, se multiplient comme le sable de la mer, suivant les paroles de la Bible. Le nombre des enfants d’une mellah marocaine surprend tous les voyageurs.

Juive marocaine en costume d’apparat.

Tandis que les Juifs des autres parties du Nord-Africain s’adonnent presque exclusivement au commerce et n’y sont surpassés qu’en Égypte par les Levantins, les Arméniens et les Grecs, au Maroc ils sont en grande partie artisans, et se montrent aussi adroits qu’ils sont naturellement laborieux et économes.

Malgré leur petit nombre relatif, l’influence des Juifs est grande sur l’ensemble du commerce, de l’industrie, etc. Le manque de scrupules dans leurs fructueuses affaires commerciales et industrielles les a, il est vrai, fait haïr de tous, mais le ferme appui qu’ils se donnent réciproquement et le soutien moral de l’Alliance israélite les font toujours prospérer en dépit de toutes les vexations ; enfermés dans leurs quartiers étroits et malpropres, ils mènent visiblement une vie familiale plus heureuse que les Arabes riches et nobles dans leurs palais, avec leurs harems, leurs esclaves, leurs eunuques, etc.

Il est également difficile de fixer le nombre des Nègres esclaves, même d’une manière approximative ; ce nombre n’est point insignifiant, car il dépasse peut-être celui des Juifs. L’esclavage, qui n’est d’ailleurs qu’une sorte de domesticité, est en usage au Maroc, et chaque année des caravanes parties du pays des Bambara, dans le Soudan, arrivent au Maroc. Ce sont généralement des Arabes et des Maures des environs de Marrakech qui entreprennent, pendant des années, des voyages vers le sud pour y échanger des esclaves contre des marchandises et du sel. On trouve mis en vente des esclaves, hommes, femmes et enfants, dans les grands marchés hebdomadaires de l’intérieur du Maroc, et même, de temps en temps, dans ceux des villes de la côte ; on n’entend jamais parler des mauvais traitements qui leur seraient infligés. La vente de ces esclaves est une simple dissolution du contrat de service antérieur et le passage entre les mains d’un autre maître.