La baie de Tanger est partout d’accès facile pour les navires ; en tout cas elle est beaucoup meilleure que la rade ouverte de Gibraltar. Elle est, il est vrai, exposée aux vents du nord et du nord-est, cependant elle constitue le meilleur port du Maroc et donne accès en tout temps aux navires. Une chaîne de rochers qui affleurent aux basses eaux pourrait être facilement utilisée pour l’établissement d’un môle et formerait ainsi un port intérieur très favorable à la navigation. Mais les Arabes ne songent guère à quelque chose de semblable : il faudrait que Tanger fût aux mains d’une puissance européenne, pour qu’on y organisât très aisément un port de refuge commode, un dépôt de charbon, etc.
A quelques pas du port se trouve la douane marocaine, vestibule ouvert devant lequel, sur une place toujours encombrée d’une masse de ballots de marchandises, au milieu d’une foule bariolée, règne une activité bruyante. Quantité de portefaix de toutes les religions et de toutes les couleurs, criant, se querellant, s’y pressent, depuis le nègre du Soudan aux cheveux crépus, jusqu’au Rifiote aux yeux bleus et aux cheveux blonds, le descendant des anciens Vandales : les employés arabes, drapés de leurs fins haïks, de gigantesques turbans blancs sur leur tête rasée, se tiennent dans un calme olympien, et dirigent silencieusement toute cette foule. A leurs côtés sont quelques douaniers espagnols, car, depuis sa dernière guerre avec le Maroc, l’Espagne a acquis le droit de participer à l’administration des douanes marocaines.
On n’est pas très sévère à Tanger pour l’examen des bagages des voyageurs européens, et le plus souvent on les laisse passer sans formalités, et même sans les pourboires traditionnels : pour introduire sans aucun examen mon bagage, pourtant assez considérable, il me suffit de deux lignes de la main du ministre d’Allemagne. Tout ce qui est envoyé aux représentants des États européens est d’ailleurs complètement libre de droits.
La ville de Tanger, que les Arabes appellent Tandja, est de très ancienne origine ; au temps de la domination romaine il existait déjà ici un lieu habité qui se nommait Tingis. La ville appartenait à l’antique royaume de Mauritanie, qui fut incorporé à l’empire Romain sous Caligula, et divisé plus tard, en l’an 42, par Claudius, en deux provinces : l’une, la Mauritania Cæsariensis, avec le vieux port phénicien de Jol comme capitale, qui reçut plus tard, en l’honneur d’Auguste, le nom de Cæsarea (aujourd’hui Cherchel en Algérie), et la Mauritania Tingitana, avec Tingis comme capitale. Certainement les Phéniciens avaient déjà érigé une colonie en un point aussi favorable, car de nombreuses stations de ce peuple doivent avoir existé dans cette partie de l’Afrique, et particulièrement sur les côtes atlantiques du Maroc, l’el-Gharb actuel. Au rapport d’Ératosthène, près de 300 villes phéniciennes furent détruites par la peuplade maure des Pharousiens. Au reste, on trouve encore près de Tanger (cette forme du nom de la ville vient des Portugais), sur un petit plateau au sud-ouest de la ville, le Marcha, des tombeaux que l’on dit d’origine phénicienne.
Quant au mot arabe Tandja, on me conta au sujet de son étymologie la fable suivante : « Quand Noé était encore dans l’arche et attendait avec impatience l’apparition d’une terre, un jour il arriva à bord un corbeau avec un peu d’argile dans le bec. Noé s’écria aussitôt : Tin djâ ! La terre vient ! (tin, « terre humide, argile, » et djâ, ou mieux idjâ, « venir ».) Noé atteignit bientôt la côte et fonda une colonie, qui prit son nom de cette expression mémorable : Relata refero. »
A la fin de la domination romaine, la ville tomba aux mains des Goths, qui la laissèrent ensuite aux Arabes. Dans la première moitié du quinzième siècle les Portugais débarquèrent au Maroc et cherchèrent à s’emparer de Tanger. En l’an 1437 ils l’assiégèrent ; non seulement ils furent repoussés par les Arabes, mais ils durent encore laisser en otage le prince don Fernando. Ils perdirent de même Ceuta, qui se trouvait déjà en leur possession. Comme les Portugais n’exécutèrent pas un certain nombre de conditions du traité, le prince prisonnier fut conduit à Fâs (Fez) ; il y mourut en prison, et son cadavre fut accroché aux murs de la ville (voyez la pièce de Calderon el Principe Constante).
Plus tard la fortune changea de parti. En 1471 les Portugais, sous leur roi Emanuel, s’emparèrent de Tanger, ainsi que d’une série de ports de l’Atlantique, et forcèrent les Arabes à payer tribut. Ils occupèrent Tanger près de deux cents ans, jusqu’à ce que la ville passât aux Anglais, à la suite d’un traité secret ; Catherine de Bragance l’apporta comme présent de noce à son époux Charles II d’Angleterre. Les nouveaux possesseurs cherchèrent à fortifier Tanger de toutes manières, mais bientôt s’élevèrent de nombreuses difficultés, qui leur firent regretter ce présent. Les colons arrivés d’Angleterre, aussi bien que la garnison, étaient composés de gens venus là par hasard et qui ne connaissaient rien des hommes ni du pays ; ils avaient constamment des difficultés avec les Arabes.
On éleva un grand môle, pour organiser un bon port intérieur, avec l’espoir de pouvoir entretenir un commerce fructueux avec l’intérieur du pays.
Comme cette attente se montra vaine, et que les attaques des indigènes étaient toujours plus fréquentes, on se décida en 1684 à abandonner le port, après une occupation de vingt-deux ans.
Les Portugais eurent beau protester contre une pareille conduite, en déclarant qu’ils ne permettraient pas qu’un port aussi important demeurât entre les mains des pirates barbaresques, tout fut inutile : les Arabes occupèrent la ville et l’occupent encore aujourd’hui. A leur départ, les Anglais avaient détruit le beau môle ; on n’en voit plus à marée basse que des restes insignifiants.