Son fils Mouley Rechid, un mulâtre, conquit en 1668 le Maroc, après beaucoup d’aventures et de combats. Son frère Mouley Ismaïl le suivit et fut célèbre par sa cruauté ; il donna au pays ses limites actuelles et une puissance comme n’en avaient jamais eue les successeurs des chalifs de Cordoue après l’expulsion des Arabes de l’Espagne.

Depuis, l’empire, dont les souverains recevaient, au temps de leur puissance, dans leurs traités avec les potentats européens, les titres d’empereur de Fez et du Maroc, etc., est descendu, par une suite de guerres de successions, de guerres civiles et par son isolement obstiné du reste du monde, à un degré de barbarie et d’impuissance en opposition complète avec ses ressources naturelles et sa situation.

Le pays n’est ni pauvre ni épuisé ; il possède au contraire les conditions indispensables d’une situation prospère. Il est riche en hommes, en animaux et en produits naturels ; on y voit encore les restes d’une industrie jadis importante et de travaux miniers ; il jouit comme autrefois d’un climat heureux, et, par la navigation à vapeur, il est encore plus rapproché des pays les plus civilisés de la terre, grâce à sa situation éminemment favorable. Mais tous ces avantages sont demeurés stériles, parce que depuis plus de cent ans les souverains du Maroc ont interdit à leur peuple toute relation avec le monde extérieur, et sont restés éloignés de tous les progrès modernes.

Le gouvernement est patriarcal, au sens complet du mot : le sultan, comme chalif, est à la fois le chef de la communauté religieuse et celui de l’État politique. Sa volonté a seule force de loi, en même temps que les règles du Coran, qui nulle part plus qu’ici n’est demeuré la constitution d’un pays. Les chalifats de Damas, de Bagdad, du Caire et de Cordoue, malgré les maximes étroites du Coran, ont fait fleurir au plus haut degré les arts, les sciences et les lettres. C’étaient des États bien ordonnés, sous tous les rapports les premiers et les plus puissants de leur époque ; tandis qu’aujourd’hui, au Maroc, en même temps que l’Islam est tombé dans le formalisme et les superstitions des religions vieillies, l’État s’est pétrifié également dans l’immobilité et l’impuissance.

Le sultan actuel, Mouley Hassan, est monté sur le trône par suite des dernières volontés de son père et prédécesseur, quoique le pouvoir eût dû appartenir, d’après la loi de succession du Coran, à son oncle, Mouley el-Abbas, le plus ancien membre de la famille. Celui-ci y a renoncé volontairement, et est encore aujourd’hui le conseiller et le serviteur de son neveu.

Le sultan Hassan est actuellement âgé d’environ quarante ans ; il est d’extérieur agréable, quoique de couleur foncée, par suite du sang nègre que ses ancêtres ont apporté dans sa famille. Il n’a reçu que cette éducation, théologique surtout, qu’il est habituel de donner dans ce pays aux fils de chourafa. Nos sciences et nos arts lui sont demeurés aussi étrangers que les affaires européennes en général. Néanmoins on le dit disposé à améliorer l’administration du pays d’après les modèles européens, et à entrer en relations plus fréquentes avec nous. Cette intention est confirmée par l’éducation que le sultan fait donner à quelques jeunes gens, avant de les faire instruire plus tard en Europe, de manière qu’ils puissent rendre des services au Maroc. Il peut se faire que le sultan ait formé bien des fois le souhait de relever un peu son pays et d’améliorer l’état de la population, en introduisant chez elle les institutions de l’Occident ; mais du souhait à l’exécution il y a un grand pas. Le parti réactionnaire fanatique est beaucoup trop puissant à la cour et dans le pays : il anéantirait d’avance toutes ces tentatives révolutionnaires, ne fût-ce que par une résistance passive. Quoique le sultan soit un autocrate dans la véritable acception du mot, il ne serait pourtant pas en état de faire quoique ce soit contre la volonté du clergé et de ses fonctionnaires, même s’il était plus énergique et plus indépendant que le souverain actuel. Un sultan plus au courant des affaires européennes, sévère et sans scrupule, pourrait rendre de grands services au pays, mais ses jours seraient comptés.

Mouley Hassan n’a, dit-on, qu’une seule femme légitime, la fille de son oncle Mouley el-Abbas.

Le sultan donne difficilement audience aux Européens ; les ambassadeurs envoyés presque chaque année au Maroc ont seuls l’honneur de le voir, à cheval, pendant quelques minutes. Les descriptions concernant sa personne et son caractère se contredisent fortement.

Edmondo de Amicis, qui accompagnait l’ambassade italienne, a donné après son voyage au Maroc une intéressante étude du pays et du peuple. Il dit, à propos de l’audience publique et solennelle accordée au ministre d’Italie : « Tandis que le sultan s’arrête, le maître des cérémonies appelle « l’ambassadeur d’Italie », et celui-ci s’approche avec son interprète jusqu’auprès et à gauche de Sa Majesté. Celle-ci ne produit rien moins que l’impression d’un tyran farouche et sanguinaire. De stature délicate, de traits fins, avec de grands yeux bienveillants et un nez bien dessiné, une barbe clairsemée encadrant un visage légèrement coloré, le sultan ressemble à un joli jeune homme, d’extérieur sympathique, et la fantaisie d’une odalisque ne pourrait pas rêver mieux que lui. »

Le chroniqueur de l’ambassade allemande au Maroc écrit au contraire : « Le visage brun clair du sultan, entouré d’une courte barbe noire et de quelques cheveux crépus demeurés aux tempes, ne manque ni de beauté ni de grandeur. Mais une expression de profonde douleur et de souffrance ne disparaît pas un instant de son front, de ses sourcils, légèrement froncés à la racine du nez, et de ses grands yeux bruns, profondément enfoncés, dont le blanc étincelant a un peu de la coloration orangée qui indique les débuts d’une maladie de foie. »