Au contraire, le souverain prononce fréquemment des sentences de mort, qui, jadis du moins, étaient mises à exécution de la manière la plus barbare, et sans aucune procédure juridique. Depuis le règne du grand-père du sultan actuel, cela se présente plus rarement ; pourtant les voyages du souverain dans son empire sont toujours accompagnés d’exécutions de chefs qui n’ont pas voulu se soumettre volontairement ou qui ont refusé le payement d’impôts souvent arriérés depuis plusieurs années.

Les cadis ont surtout à juger des procès au sujet de la propriété du sol ou des questions de mariage, dont la législation du Coran traite aussi complètement que possible. Ils ont moins à s’occuper des affaires commerciales, car les Maures s’habituent de plus en plus à faire trancher les différends de ce genre par un arbitrage volontaire, que ce soit entre eux ou avec les négociants étrangers.

La justice arbitrale est exercée en grande partie par les adoul (notaires), quoique le cadi soit aussi apte à recevoir des actes notariés. Cette institution des notaires n’existe pas, ou n’existe plus, que je sache, dans les autres États mahométans. Les actes établis par eux sont quelquefois présentés au cadi pour leur légalisation. Comme les notaires ne tiennent aucun registre, que la signature de deux d’entre eux donne une valeur légale à un acte, et qu’enfin les parties ne les signent pas, beaucoup de faux se produisent avec la complicité des adouls ; les parties cherchent à y parer au moyen de la légalisation, par le cadi, de leurs contrats et de leurs obligations.

Par cette courte exposition des principes de la justice marocaine, on comprendra que le caprice des supérieurs et la corruption des inférieurs s’y donnent libre cours. A la vérité, le peuple se plaint amèrement de la question juridique et surtout des abus commis par les Juifs espagnols qui se sont fait placer sous la protection d’un État quelconque. Une grande partie de la population a contracté des dettes envers eux, et les scènes les plus émouvantes en sont tous les jours la conséquence. Les Juifs perdent fort souvent les sommes qu’ils avancent aux hauts fonctionnaires et cherchent à réparer leurs pertes en ruinant impitoyablement le pauvre paysan ou l’ouvrier par des intérêts inouïs et grâce à la complicité d’un juge corrompu.

Un des points les plus sombres de la justice marocaine est l’organisation des prisons. En général, l’État ne s’inquiète pas du criminel incarcéré : il croit avoir fait assez en isolant le coupable du monde extérieur ; quant à s’occuper de la manière dont il peut vivre dans sa prison, il n’y songe aucunement. Les prisonniers sont partout, au Maroc, enfermés dans des trous vraiment horribles, qui ne sont jamais nettoyés et dans lesquels ils doivent périr de la façon la plus misérable. Réduits, comme ils sont, presque uniquement à l’aumône ou au gain dérisoire acquis en fabriquant des paniers, ils doivent s’estimer heureux de recevoir chaque jour un morceau de pain. Aussi est-ce une coutume très répandue d’acheter du pain pour les prisonniers quand on est disposé à faire l’aumône. De pieux croyants déposent chaque vendredi une petite somme pour les captifs, et même dans ce cas il arrive assez souvent que le geôlier vole encore à ces misérables une partie de leur maigre nourriture.

Dans les prisons les hommes et les femmes sont séparés ; la situation de ces dernières est la plus triste qu’on puisse imaginer, et bien peu résistent à un long emprisonnement. Les maladies provoquées par la mauvaise nourriture, le mauvais air, la boue, la malpropreté et la vermine les enlèvent rapidement. Dans cette férocité pour les prisonniers, qui ne sont pas tous des criminels de droit commun, se montre sous son jour le plus triste l’état de barbarie dans lequel se trouve encore le Maroc. Les peines cruelles si fréquentes autrefois, comme de couper les mains ou de crever les yeux, et les autres mutilations, sont rares aujourd’hui, mais l’incarcération des condamnés dans des caves où ils doivent mourir lentement d’une mort horrible n’est guère moins cruelle.

La bastonnade joue au Maroc un grand rôle ; chacun y est soumis, du plus haut fonctionnaire jusqu’au dernier mendiant, tandis que la peine de mort est réservée d’ordinaire aux crimes politiques.

Administration du pays. — Au point de vue administratif, le Maroc est divisé en amalât de dimensions très diverses ; leur nombre varie également d’après les exigences de l’administration et les dispositions du sultan.

En ce moment il y a quarante-quatre amalât, dont trente-cinq dans le pays de Fez et de Marrakech au nord-ouest de l’Atlas, et neuf au sud-ouest, dans l’oued Sous, l’oued Draa, le Tafilalet. Ces dernières sont vastes, parce que la population du sud du pays est beaucoup moins dense que celle du nord. Dans l’intérieur des amalât, quand elles ne consistent pas uniquement en une ville ou en une étendue de pays très restreinte, il se trouve généralement un certain nombre de tribus (kabilât), plus ou moins indépendantes, d’origine partie arabe, partie berbère ; les tribus arabes vivent surtout sous la tente, dans des douars ; les Berbères habitent plus fréquemment dans des huttes qu’ils construisent en argile et qu’ils recouvrent de paille. Ces huttes des Berbères ne constituent d’ailleurs en aucune façon une habitation permanente ; ils changent également de lieu d’installation, quittent leurs cabanes d’argile et en construisent de nouvelles à une autre place, où ils trouvent des pâtures plus abondantes pour leurs troupeaux. Ils sont en effet éleveurs de bétail comme les Arabes, quoiqu’ils sèment de temps en temps un peu d’orge pour leur consommation, et qu’ils cultivent des légumes.

A la tête de l’amalâh se trouve l’amil ou caïd, nommé par le sultan : il habite d’ordinaire une maison construite en pierre, lorsque tous ses administrés sont nomades. Quand une tribu domine à tel point dans l’amalâh, qu’un caïd étranger, nommé par le gouvernement, ne pourrait s’y maintenir, le sultan nomme le cheikh de la tribu son amil, pour garder l’apparence de l’autorité. Souvent aussi une kabilâh est si forte que le gouvernement trouve avantageux de diviser son territoire. Telle est la kabilâh des Chaouwyah, tribu d’origine arabe, qui se trouve dans la bande de terrain fertile entre les rivières de Oumm er-Rebiâh et Abouregreg, et qui habite sous des tentes ; elle s’occupe aussi de culture et peut mettre sur pied mille cinq cents hommes armés, la plupart à cheval : cette tribu, forme seule douze amalât, à la tête desquelles se trouvent les cheikhs des subdivisions correspondantes.