Nous avons traité précédemment de l’autre grand projet des Français relatif au désert, le Transsaharien.


CHAPITRE XII

CONCLUSIONS.

La découverte de nouvelles régions et l’exploration de celles qui sont déjà connues se succèdent aujourd’hui avec une vitesse extraordinaire en Afrique, et des voyageurs de toutes les nations civilisées y prennent part. Les causes qui avaient fait progresser si lentement jusqu’ici les découvertes géographiques tiennent aux difficultés propres du pays et à la barbarie de ses habitants.

Le climat, mortel presque sur tous les points, le manque de voies navigables et de chemins, les forêts épaisses des vallées, la large zone difficilement franchissable du Sahara, qui sépare les terres tempérées de l’Afrique méditerranéenne de la partie tropicale du continent, tous ces obstacles ont autant d’importance que la résistance d’une sauvage population noire, adonnée à un grossier fétichisme. Mais nous en trouvons de semblables dans d’autres parties de la terre. Les déserts de l’intérieur de l’Asie et de l’Australie valent le Sahara ; les Nyam-Nyam du Nil supérieur ou les Fan de l’Ogooué sont beaucoup moins dangereux que les anthropophages de la Nouvelle-Guinée, et le climat de ce pays ou des îles de la Sonde est aussi meurtrier que celui des côtes orientale et occidentale de l’Afrique. Mais il intervient dans cette contrée un autre facteur, qui pèse lourdement dans la balance : c’est l’Islam. Tout voyageur chrétien dans le nord de l’Afrique doit lutter, non seulement contre le climat et une population pillarde, mais aussi contre cette forme religieuse : plus d’explorateurs ont échoué dans cette tâche que devant les autres circonstances défavorables rencontrées par eux. Il est aisé de comprendre qu’un voyageur tué par les Touareg uniquement parce qu’il est Chrétien, excite un intérêt beaucoup plus général qu’un autre succombant à la fièvre des tropiques ; comme le nombre de ceux qui sont victimes du fanatisme mahométan n’est pas du tout sans importance, les voyageurs qui se rendent dans ces pays sont accompagnés, outre les sympathies générales du monde civilisé, de celles qui sont spéciales aux Chrétiens.

Il est vrai que presque toutes les religions montrent une tendance à devenir universelles, et que seuls leurs moyens diffèrent pour y arriver : mais aucune n’a cherché à atteindre ce but avec aussi peu de scrupules que l’Islam. C’est la seule forme religieuse qui, d’après ses adeptes, ait le privilège des grâces du Seigneur : aucune autre ne peut être regardée comme la valant ; en outre, partout où l’Islam trouve accès dans la population, le pays doit aussitôt tomber en la possession de ses belliqueux missionnaires.

L’Islam aspire à la domination du monde, et fut deux fois sur le point de l’atteindre, une fois au VIIIe siècle, l’autre au XVIe. Il fut alors repoussé au delà des Pyrénées et du Danube ; et aujourd’hui, depuis le commencement de ce siècle, il ne traîne plus, du moins en Europe, qu’une existence misérable et de pur apparat. Certes les sectateurs de Mahomet s’étendent puissamment en Afrique et dans l’Inde, mais les grossières peuplades noires de l’intérieur de l’Afrique, qui ont peine à balbutier leur « Allah kebir », ne seront certainement pas pour l’Islam d’aussi vigoureux combattants que les Arabes et les Turcs. Cette religion ne pourra donc jamais devenir un danger ; la menace de déployer « l’étendard vert du Prophète » et celle de « déclarer la guerre sainte » ont perdu leur importance, et c’est tout au plus si elles pourraient produire en Asie ou en Afrique un arrêt provisoire dans le développement général de ces contrées.

L’Islam a quelque chose d’imposant en apparence quand il reste dans toute sa grandeur et sa pureté : mais, aussitôt qu’il se laisse entraîner à une concession quelconque en face de nos idées modernes, il devient une caricature ridicule. Par principe, il doit se maintenir complètement indépendant de notre civilisation ; il ne veut ni ne peut l’accepter, et c’est de ce point de vue que partent les Mahométans, que ce soient des Arabes ou des Turcs, des Berbères ou des Nègres, pour s’opposer à l’intrusion d’émissaires de l’Occident. Les vrais Croyants s’en rendent compte : une fois le peuple plus au courant des idées européennes, il mettra fin au rôle de l’Islam ; un système de religion aussi immuable, aussi routinier, aussi complètement opposé à tout progrès, ne peut exister que quand on le laisse complètement intact : pour le musulman pieux il ne doit y avoir rien de plus sur terre que le Coran et ses commentateurs. La conséquence de ce principe est, en Afrique comme dans une partie de l’Asie, l’intolérance religieuse, qui s’affirme souvent de la manière la plus grossière chez le bas peuple et dont les pionniers des sciences européennes ont à souffrir en première ligne. A ce fanatisme se trouve liée une cupidité illimitée, existant au fond du caractère de tous les Orientaux et qui est généralement encore plus grande que l’intolérance religieuse : la religion lui sert souvent de prétexte pour couvrir des vols, des meurtres et des assassinats systématiques.

Les nombreux Européens qui visitent aujourd’hui en touristes l’Orient proprement dit rapportent souvent une fausse idée de l’Islam et des Mahométans. Ils voyagent sous la protection de l’Europe et ne voient que le côté, évidemment intéressant pour l’étranger, de la vie musulmane. Les figures calmes et dignes des Arabes ou des Turcs leur imposent alors que les Croyants se rendent à l’appel du mouezzin pour se prosterner devant Allah dans la poussière de la mosquée. Mais ils ignorent que l’on demande dans ces prières l’extermination des Infidèles : les Croyants qui se sont particulièrement distingués dans les combats pour l’unique et sainte religion de Mahomet en espèrent des joies inexprimables. Ils sont en effet attendus au Paradis, dans des jardins remplis de fleurs, au bord de sources fraîches, remplies d’eau excellente, par des houris éternellement vierges, aux regards chastement baissés, belles comme des rubis et des perles, à la taille élancée et aux grands yeux noirs !