On sait que Humboldt a fait remarquer que les vents alizés du nord-est venant de l’intérieur de l’Asie exerçaient une action desséchante ; Peschel, saisissant cette idée avec enthousiasme, a prétendu s’en servir uniquement pour expliquer la transformation en désert d’une grande partie de l’Asie et de l’Afrique. Mais il faut remarquer que, dans le nord de cette dernière contrée, les vents du nord-est sont très rares. Presque tous les voyageurs ne mentionnent dans le Sahara septentrional que les courants atmosphériques du nord et du nord-ouest : dans le Sahara occidental je n’ai observé, jusqu’avant dans le sud, que des vents frais et agréables du nord-ouest, et ce fut plus tard seulement qu’apparurent les courants brûlants venus du Soudan. Mes compagnons, dont plusieurs avaient souvent entrepris le voyage d’Araouan et de Timbouctou et cela aux époques de l’année les plus diverses, y ont toujours remarqué des vents du nord-ouest, c’est-à-dire provenant de l’océan Atlantique. On doit donc regarder les vents alizés comme n’étant pas, à eux seuls, les causes de la formation des déserts, quoiqu’on ne puisse nier qu’ils exercent une certaine influence.

On entend souvent les mots de « changement de climat ». Mais il est difficile de dire ce que l’on comprend par là et quelle peut en être la cause. Ces mots n’ont aucune signification précise, d’autant plus que l’on ne devrait les employer que pour des faits survenus dans l’intervalle des périodes géologiques et non pour des phénomènes qui doivent remonter seulement à quelques milliers d’années. Introduire une action cosmique comme raison de ces changements sera toujours incertain : au lieu de faire intervenir des hypothèses cherchées bien loin, il conviendrait plutôt de tenter d’expliquer de la façon la plus simple possible les phénomènes étudiés.

Des vents desséchants peuvent avoir joué un rôle dans la transformation en désert d’une grande partie de l’Afrique ; mais je voudrais aussi, en étudiant cette question, attirer l’attention sur certaines circonstances qui expliquent peut-être bien des faits d’une manière fort simple.

Comme je l’ai dit plus haut, des montagnes et des plateaux du Sahara central sortent des rivières nombreuses et puissantes, d’ailleurs desséchées aujourd’hui, qui prennent les directions les plus différentes. C’était donc la région des sources d’une foule de courants d’eau. Il est tout à fait improbable qu’un terrain d’où coulaient tant de rivières n’ait pas possédé une végétation luxuriante. Nous sommes donc obligés d’admettre que ces montagnes du Sahara central ont été jadis fortement boisées ou tout au moins couvertes d’une grande quantité de végétaux herbacés ; sans cette circonstance on ne pourrait expliquer une circulation d’eau régulière comme elle existe et comme elle a existé sur toute la terre. Il doit même y avoir eu des pluies très violentes dans cette région de sources, car les rivières s’y sont creusé des lits larges et profonds, c’est-à-dire qu’elles ont dû rouler d’énormes masses d’eau, ce qui n’est possible que dans les contrées boisées : d’autre part, la longueur du cours de ces rivières prouve elle-même de nouveau la croissance de végétaux dans les régions parcourues.

Nous connaissons, il est vrai, très peu la région centrale du Sahara ; mais, autant que nous pouvons le savoir, il n’y existe pas aujourd’hui de végétation riche et puissante ; des cours d’eau permanents, de peu d’importance, s’y trouvent encore, mais les grands oueds sont desséchés et ensablés. La végétation des montagnes a disparu, dans la suite des milliers d’années, peut-être en partie à cause d’un déboisement artificiel. Les conséquences de cette disparition doivent être les suivantes : d’abord une grande irrégularité dans la circulation de l’eau, une diminution des pluies, la disparition de la couche d’humus, une décomposition plus complète des roches, la diminution du volume d’eau dans les rivières, qui ont fini par atteindre l’état où nous les voyons aujourd’hui. Les grandes masses de sables (grès et quartzite désagrégés) ne sont plus entraînées à la mer, car le volume d’eau courante ne suffit plus à cette tâche, et elles demeurent dans les lits jusqu’à ce qu’enfin la diminution du débit soit si grande, que la majeure partie des rivières deviennent des oueds desséchés. Du reste, aujourd’hui on trouve encore assez souvent un peu d’eau sous le sable de ces oueds : les étangs à crocodiles rencontrés dans le Sahara et dont j’ai parlé déjà ne sont probablement que les restes les plus profonds des grandes rivières d’autrefois.

Nous avons vu dans beaucoup d’endroits ce que les destructions de forêts peuvent produire, en Algérie, en Espagne, en Istrie, etc. ; et je puis très bien m’imaginer qu’un déboisement, artificiel ou naturel, prolongé pendant un temps fort long, de la région des sources des montagnes du Sahara central ait pu produire des modifications extraordinaires dans la structure physique. Ce déboisement ne devrait donc pas être négligé dans la discussion des causes de la formation des déserts.

On parle toujours de l’ancienne mer du Sahara. Si l’on emploie le mot « ancienne » dans le sens géologique, on a parfaitement raison ; aux temps des formations carbonifères, dévoniennes, crétacées et probablement aussi tertiaires, il y a eu des mers réparties par places, mais l’épaisseur de sable qui couvre aujourd’hui une grande partie du désert n’a rien de commun avec le lit d’un ancien océan et provient simplement de montagnes de grès ou de quartzite détruites par les agents atmosphériques. Ce sable est réuni en grandes masses dans les vallées des rivières, ou groupé en dunes par les vents régnants, et vient généralement des lits de rivières, d’où il est enlevé par le vent et dispersé au loin. En tout cas, il est inadmissible de voir dans ces surfaces le fond d’une ancienne mer.

La majorité des rivières de l’Afrique occidentale qui se jettent encore maintenant dans l’Atlantique au sud du Sahara, roulent des masses de sables considérables ; j’ai observé ce phénomène, en proportions tout à fait surprenantes, dans l’Ogooué, où, en temps de sécheresse, des bancs extrêmement longs et hauts de plusieurs mètres surgissent de l’eau. De même les embouchures de ces rivières, celles de l’Ogooué et du Congo par exemple, ne laissent que d’étroits passages, praticables pour les navires, entre les puissantes masses de sable qui y sont entassées. La raison de cette accumulation est la suivante : toutes les rivières doivent rompre la lisière très riche en quartzite des montagnes schisteuses de l’Afrique occidentale : ces passages forment généralement un angle droit avec la direction de la chaîne, d’où résultent des terrasses, des chutes d’eau et des rapides ; les débris de quartzite entraînés sont réduits en grains de sable dans la suite de leur longue course et parviennent enfin sous cette forme et en masses immenses jusqu’à l’océan Atlantique.

Si, par exemple, les gigantesques forêts de la région des sources de l’Ogooué et de ses affluents étaient détruites d’une manière quelconque, je puis très bien m’imaginer qu’en admettant pour ce phénomène la durée et l’intensité nécessaires, il puisse se produire, dans les pays situés entre l’équateur et le Congo, des conditions semblables à celles que nous voyons au nord de l’Afrique dans le Sahara, ainsi qu’au sud dans le désert de Kalahari.

Vers ces derniers temps on a tenté, surtout du côté des Français, de fertiliser le désert, et le fonçage de nombreux puits artésiens en Algérie est certainement le meilleur moyen pour conquérir de nouveaux terrains de culture à la population arabe pauvre. En tout cas un travail semblable, qui s’opère sans bruit, mais avec des progrès constants, est plus important et plus utile que l’idée, encore trop répandue, de mettre sous l’eau une partie des chotts d’Algérie et de Tunisie. En supposant que les mesures prises soient exactes, nous admettons qu’il soit techniquement possible de creuser à partir de la Méditerranée un canal allant vers les chotts, mais nous ne pouvons nous convaincre que l’utilité d’un pareil travail soit en proportion avec les moyens à mettre en œuvre : et nous laissons ici de côté la crainte de voir ainsi créer un grand marais salé, qui rendrait le climat encore plus malsain.