Ce qui s’applique au Sahara occidental est également vrai pour le reste de ces solitudes immenses, dont la composition est partout la même et dont les parties ne diffèrent qu’au point de vue de leur étendue. Vers l’est, la « transformation en désert » exerce des effets beaucoup plus intenses, de sorte que nous voyons dans la Libye le maximum de surfaces de sables, le plus grand manque d’eau et la plus faible densité de population, tandis qu’à l’ouest les circonstances sont moins défavorables.

Les anciens auteurs nous font connaître que le nord de l’Afrique était jadis habité par de grands mammifères, qui depuis longtemps n’y ont plus trouvé de conditions normales d’existence. Les Carthaginois employaient les éléphants d’Afrique à la guerre : ce qui prouve que cet animal est susceptible de dressage comme celui de l’Inde, et que dans le nord de la Tunisie il y avait jadis une plus grande abondance d’eau, avec une vie végétale plus active. D’ailleurs, dans l’antiquité, les côtes sud de la Méditerranée étaient célèbres pour leur grande fertilité. L’hippopotame et le crocodile sont cités comme habitant alors les rivières qui se jettent dans cette mer, ainsi que l’oued Draa ; aujourd’hui ce dernier grand fleuve ne roule plus d’eau que dans son cours supérieur, tandis que ses parties moyenne et inférieure forment de larges plaines argilo-sablonneuses où l’on cultive des champs d’orge ; ce n’est que dans les années particulièrement pluvieuses qu’un faible courant d’eau atteint l’océan Atlantique. Nous savons par de Bary, mort malheureusement trop tôt, qu’aujourd’hui encore, au milieu du Sahara, il existe des étangs, qui sont peut-être les restes d’anciens fleuves et contiennent des crocodiles. Tout cela indique naturellement que les oueds aujourd’hui ensablés étaient jadis remplis d’eau.

Le chameau, maintenant indispensable pour la traversée du Sahara, n’existait pas encore dans le nord de l’Afrique au début de l’ère chrétienne ; il y a été introduit d’Asie par l’Égypte. Il paraît même être arrivé tard seulement dans cette contrée, car il n’est représenté nulle part sur les monuments égyptiens, et l’on n’aurait certainement pas laissé de côté un animal si caractéristique, alors que tous les autres genres d’animaux ont servi de modèles. Et pourtant les anciens écrivains racontent que, de tout temps, des relations se sont établies entre les habitants du nord de l’Afrique et ceux du sud : les Garamantes entreprenaient avec leurs chevaux des voyages et des expéditions vers le midi.

Il est vrai qu’on mentionne déjà à cette époque des régions pauvres en eau. Actuellement une grande troupe de chevaux ne pourrait traverser nulle part le Sahara, car il faudrait prendre pour chacun de ces animaux plusieurs charges de chameau en eau et en fourrage.

Les constructions colossales des anciens Égyptiens, aujourd’hui au milieu du désert, ont été sans doute, à l’origine, élevées dans des endroits accessibles, et où des hommes pouvaient vivre aisément : nous devons donc en conclure que la vallée du Nil a jadis été beaucoup plus large.

Des ruines nombreuses et étendues situées dans le sud de l’Algérie, de nos jours complètement transformé en désert, prouvent que jadis il y a eu là une civilisation florissante.

Les preuves que nous venons de citer démontrent donc que, même dans des temps historiques, il y a deux ou quatre mille ans (cela ne change rien au point actuel où en sont nos connaissances au sujet de l’âge de la race humaine), certaines parties du Sahara étaient riches en eaux et habitables, et que depuis cette époque les circonstances se sont modifiées au préjudice des pays en question.

En beaucoup de points de la terre on trouve ce que l’on nomme des « pétroglyphes », c’est-à-dire des dessins et des représentations d’objets tracés sur la pierre ; elles sont particulièrement nombreuses dans le Sud-Américain, mais il y en a également dans le nord et le sud de l’Afrique. Ces pétroglyphes ont été regardés, par la plupart des voyageurs, comme des signes d’écriture provenant d’un peuple primitif, et les hypothèses ethnographiques les plus osées ont été établies sur cette supposition. Maintenant on sait que la majorité de ces dessins ont une origine moins noble et que généralement, du moins dans le nord de l’Afrique, ils ne constituent que le résultat du désœuvrement des bergers, ou peut-être aussi des indications relatives aux chemins et des signes rappelant des souvenirs quelconques. J’ai trouvé des dessins semblables au sud du Maroc, dans les montagnes dites de l’Anti-Atlas, et l’on me dit qu’ils provenaient de bergers. Mardochai ben Serour les avait déjà vus et en avait envoyé des reproductions à la Société de Géographie de Paris. Elles sont précieuses en ce qu’elles montrent des figures d’animaux qui ne vivent pas et ne peuvent plus vivre dans ces pays, l’éléphant, le crocodile, la girafe. On peut donc les ranger parmi les témoignages attestant les modifications de la structure physique des contrées en question ; les habitants d’autrefois connaissaient donc des animaux qui ne trouvent plus ici les conditions nécessaires à leur existence et qui se trouvaient peut-être déjà à l’état de raretés dans les rochers calcaires de l’Atlas.

Enfin, pour remonter encore plus haut, il nous faut encore attirer l’attention du lecteur sur l’âge de la pierre. L’Afrique a eu une période de ce genre aussi bien que l’Europe, et les trouvailles faites en Égypte, en Algérie, sur la côte d’Or, sur celle des Somalis, dans le Mozambique, et surtout au Cap, sont des preuves tout à fait indéniables de son existence. Dernièrement on a rencontré des outils de l’âge de la pierre très loin dans le désert : Gerhard Rohlfs en a recueilli près de Koufara, et moi près de Taoudeni. Les outils que j’ai trouvés là sont en pierre verte dure, d’un beau travail et d’un poli parfait ; ils ressemblent tout à fait à ceux rencontrés en Europe. Il est tout à fait improbable que des gens encore dépourvus de la connaissance des métaux et réduits à se servir de pierres en guise d’outils aient habité un désert où les conditions d’existence sont aussi extraordinairement défavorables ; ils auront vécu au contraire dans les pays fertiles et boisés qui constituaient certainement jadis le Sahara. Cette région livrerait sûrement encore maint document de l’histoire primitive de l’homme, si les difficultés de son exploration n’étaient aussi grandes ; je n’entends point par là celles qui proviennent du climat, car elles se laissent tourner et modifier jusqu’à un certain point, mais uniquement celles causées par la population et qui ont pour origine son avidité plutôt que son fanatisme religieux : elle rend impossibles les explorations scientifiques des Européens.

J’ai résumé dans les lignes précédentes les circonstances démontrant, à mon avis du moins, que le Sahara était jadis habitable et qu’encore au début de l’ère chrétienne, certaines de ses parties offraient sous ce rapport des conditions meilleures que celles d’aujourd’hui. Une question s’impose alors : Quelles sont les causes qui ont provoqué une modification si grande dans la structure physique de régions aussi étendues ? Comment expliquer la sécheresse de l’air et la petite quantité de pluies dans le Sahara ?