Après avoir passé cette région de dunes, on traverse de nouveau un terrain tantôt rocheux, tantôt sablonneux, jusqu’à ce qu’on atteigne, au bout de peu de jours, le pays d’el-Eglab, où se dressent des montagnes et des chaînes de granit et de roche porphyrique. Ces hauteurs apparaissent à la limite sud des grands plateaux paléozoïques (carbonifères et dévoniens) qui constituent la partie nord du Sahara occidental ; plus au sud je rencontrai de nouveau ces couches, riches en pétrifications.

Le pays change alors fréquemment d’aspect : on franchit une plaine de sable, puis une région pierreuse ; de temps en temps se montrent de petites étendues d’areg : on passe beaucoup de lits de rivières desséchées, dont quelques-unes sont considérables, et qui toutes se dirigent de l’est à l’ouest : le caractère de cet ensemble n’est pas du tout aussi uniforme qu’on s’y attendrait.

On arrive alors dans la large vallée de l’oued Teli et auprès de la petite ville de Taoudeni, célèbre et importante pour ses vastes salines, qui sont exploitées de temps immémorial. Des milliers de charges de chameaux en partent tous les ans pour Timbouctou.

La région de Taoudeni est intéressante ; tandis que le Sahara formait jusque-là un plateau de 250 à 300 mètres d’altitude, il s’abaisse à 150 mètres, mais en demeurant toujours au-dessus du niveau de la mer, de sorte qu’il ne peut être question d’une dépression absolue dans cette partie du désert. Au sud de Taoudeni, à partir de l’oued Teli et de l’oued Djouf, le terrain se relève ; les plaines de pierre et de sable alternent avec de petites régions d’areg, et même des chaînes de collines en quartzite. Après avoir franchi une étendue stérile, garnie de blocs de pierre, et nommée el-Djmia, on arrive à une autre grande plaine, entièrement couverte d’alfa, et qui porte le nom d’el-Meraïa (le Miroir). Ce pays va jusqu’à la grande région d’Areg, qui commence peu avant la ville d’Araouan et s’étend encore à un jour de marche vers le sud. La situation de cette ville est affreuse ; elle est placée au milieu d’une masse gigantesque de dunes, où l’on ne voit pas la moindre trace de végétation, quoique l’eau y soit abondante ; car les vents chauds du sud, qui règnent dans cette région, ne laissent croître aucun végétal, et les nombreux chameaux qui s’y rencontrent doivent être menés à des milles de distance, avant de trouver du fourrage. A un jour au sud d’Araouan commence la grande forêt de mimosas, el-Azaouad, qui s’étend encore bien au delà de Timbouctou.

Cette forêt va également au loin vers l’est, car d’autres voyageurs en citent une pareille au sud de Mourzouq, sous la même latitude ; elle établit la jonction du désert, pauvre en animaux et en végétaux, avec le Soudan. A mesure qu’on avance dans cette direction, apparaissent, parmi les mimosas résineux isolés, d’autres plantes plus vigoureuses ; le monde animal devient plus riche ; çà et là se trouvent ce que l’on nomme des dayas, c’est-à-dire des étangs : on rencontre de nombreux Arabes nomades, avec de grands troupeaux, jusqu’à ce qu’on atteigne le bourg de Bassikounnou, la première localité fixe, qui se trouve déjà dans le Soudan, comme le démontrent l’apparition du puissant baobab, des luxuriantes Euphorbiacées, etc., de même que celle de la latérite, formation ferrugineuse caractéristique des tropiques.

Nous avons vu dans les pages précédentes que le Sahara n’est pas du tout une grande plaine couverte de sable, mais un plateau de structure très variée, parcouru de nombreux lits de rivières desséchées, et sillonné de beaucoup de montagnes, avec des régions de dunes et des plaines d’alfa, de la hamada et des déserts de sable : bref, nous avons traité la question : Qu’est-ce que le Sahara ? et nous arrivons maintenant à la discussion de celle-ci : Qu’était-ce que le Sahara ?

Il a été déjà dit plusieurs fois, dans le cours de ce récit, que nous possédons une foule de témoignages historiques et physiques prouvant que la constitution du désert était jadis tout autre, et que l’espace de temps pendant lequel des modifications aussi profondes ont eu lieu est, selon toute vraisemblance, relativement très court. Nous tirons d’abord ces témoignages des anciens auteurs qui ont décrit les pays du nord de l’Afrique, et, en outre, de la conformation actuelle du Sahara ou de l’absence des êtres organisés, qui y ont sûrement vécu autrefois.

On doit d’abord faire ressortir ce fait, que le désert est parcouru de nombreux lits de rivières, dont la plus grande partie sont aujourd’hui desséchées. Avec leurs berges à pic, ces oueds se découpent partout très nettement dans le terrain, de sorte qu’on en peut établir sûrement la largeur et la direction. Ce sont exclusivement des vallées creusées par des eaux courantes : ce qui prouve que le Sahara doit avoir été jadis un pays abondamment arrosé. L’origine de ces nombreux cours d’eau, souvent larges et profonds, doit être ancienne, et remonte peut-être à une période contemporaine des temps diluviens ; mais leur desséchement complet et leur ensablement paraissent dater à peine de quelques milliers d’années.

Les oueds mêmes prennent surtout leur source dans les pays de montagnes et de hauts plateaux du Sahara central, d’où les eaux s’écoulaient au nord et au nord-est vers la Méditerranée, au sud dans le Niger (et le lac Tchad), et à l’ouest vers l’océan Atlantique ; sur la rive gauche du Nil on voit également des oueds desséchés : ce puissant fleuve, qui se distingue par le petit nombre de ses affluents, devait autrefois en avoir du côté des déserts libyens.

Le Sahara a été trop peu étudié pour que l’on connaisse le cours exact de ses nombreux oueds, même d’une manière approximative ; mais leur existence est certaine ; si l’on admet que les divers lits de rivières larges et profonds que j’ai traversés en coupant le désert occidental du nord au sud, aient été pleins d’eau autrefois, comme il est probable (car ce sont, je l’ai dit, exclusivement des vallées d’érosion, qui n’ont rien à faire avec les phénomènes purement géologiques), le Sahara occidental devait être alors une région riche en végétation et en animaux, soumise à des pluies régulières, et habitée par une population s’occupant d’agriculture et d’élevage.