On voit donc par ce court exposé qu’autant tout le projet du Transsaharien est encore incertain et nuageux, autant les chemins de fer commencés déjà au Sénégal paraissent sainement conçus et pleins d’avenir. Nos idées sur les grandes entreprises que nous venons de nommer peuvent se résumer ainsi qu’il suit :
Pour ce qui concerne le chemin de fer du Sahara : 1o les difficultés techniques ne sont pas invincibles avec l’aide du temps et de l’argent ; 2o il ne pourrait être question pendant bien des années d’une rémunération du capital de construction ; 3o l’état politique du nord de l’Afrique est tel, qu’en ce moment on ne pourrait même pas procéder aux travaux préliminaires les plus sommaires pour l’établissement d’une voie ferrée à travers le désert.
En ce qui concerne les chemins de fer du Soudan : 1o les difficultés techniques ne paraissent pas considérables, abstraction faite du climat malsain ; 2o les relations des côtes avec l’intérieur pourraient augmenter à tel point, que les frais, d’ailleurs assez peu importants, de l’installation d’une voie ferrée ne devraient certainement point être considérés comme un capital perdu ; 3o les circonstances politiques ne sont pas défavorables aux Français et seraient complètement rassurantes s’ils arrivaient à briser d’une façon quelconque l’influence fâcheuse du sultan de Ségou et de sa bande fouta.
CHAPITRE XI
LE SAHARA ÉTAIT JADIS HABITABLE.
Nature du Sahara. — Hamada. — Es-sérir. — Dunes. — El-Eglab. — El-Meraïa. — El-Azaouad. — Zone de transition. — Anciens écrivains au sujet du Nord-Africain. — Nombreux lits de rivière. — Grands mammifères du nord de l’Afrique. — Les étangs à crocodiles de Bary. — Chameaux et chevaux. — Constructions égyptiennes. — Pétroglyphes. — Age de pierre dans le Nord-Africain. — Cause de la formation des déserts. — Humboldt et Peschel. — Vents régnants. — Changement de climat. — Effets du déboisement. — Production des sables. — La mer Saharienne.
Les derniers voyageurs qui ont parcouru le nord de l’Afrique ont fait connaître de nombreux détails sur la constitution du Sahara, et pourtant on rencontre très fréquemment les idées anciennement répandues d’après lesquelles ce désert doit être considéré comme une plaine immense couverte de sables. On parle encore de la prétendue mer desséchée du Sahara, et l’on se figure probablement toute cette énorme surface comme un ancien lit d’océan, quoique l’on sache bien qu’une mer, ou un bras de mer, qui serait desséchée par des moyens naturels ou artificiels, ne pourrait mettre au jour un terrain exclusivement sablonneux. Dans les chapitres précédents j’ai déjà fait remarquer à diverses reprises, et l’on peut s’en assurer en étudiant les altitudes de tous les itinéraires que je donne, que le Sahara occidental est non une plaine, mais un plateau situé en moyenne à plus de 200 mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée ; on a souvent établi ce fait pour les autres parties du Sahara. De même, sa prétendue uniformité n’existe pas, comme on doit l’avoir remarqué en lisant le récit de mon voyage. Lorsqu’on a franchi la puissante chaîne de l’Atlas qui s’étend du sud-ouest au nord-est, on arrive d’abord sur la Hamada (désert de pierres), répartie sur une large zone dans la direction de l’ouest à l’est. Le versant sud de l’Atlas est très escarpé, et la transition de la région des montagnes au plateau tout à fait subite. Cette Hamada, qui a environ 400 mètres d’altitude, consiste en une plaine uniforme constituée surtout par du calcaire bleu foncé ; la surface presque horizontale de ses couches est sans végétation et sans eau, et l’on ne trouve les végétaux ligneux et de petite taille qui servent à la nourriture des chameaux, que là où apparaît le sable, ou bien dans les lits de rivières desséchés. Les masses rocheuses du Sahara appartiennent pour la plus grande partie aux formations du calcaire carbonifère, comme le prouvent beaucoup de fossiles laissés à nu par les intempéries, et appartenant surtout aux genres des Producti et des Spirifères, ou des Encrinides. Par places le voyageur rencontre une région nommée es-sérir par les Arabes : plaine horizontale, couverte de millions de petites pierres, cailloux roulés pour la plupart et appartenant aux différentes variétés de quartz : silex, agate, jaspe, roche cornée, etc., et de rognons de minerai de fer. Ces cailloux roulés, ainsi que les fossiles couvrant la plaine, ont une surface remarquablement polie ; c’est un effet du frottement des petits grains de quartz constituant le sable du désert, qui sont mis en mouvement par le vent.
Une marche de quatre à cinq jours dans la Hamada mène le voyageur dans une petite oasis, celle de Tendouf, bourgade qui ne date que de vingt ans environ, mais qui a déjà atteint une certaine importance. De jolies maisons, des jardins et de l’eau en abondance font de cette oasis un agréable lieu de repos, surtout parce que la population, qui appartient aux tribus des Maribda et des Tazzerkant, n’est pas mal disposée pour les étrangers. De là partent annuellement plusieurs grandes caravanes ; les habitants possèdent beaucoup de chameaux, qu’ils louent aux négociants, ou qui leur servent à transporter vers le sud des marchandises pour le compte de ces derniers. La véritable Hamada ne s’étend que peu au sud de Tendouf et se perd alors dans une masse colossale de dunes, la région de l’Iguidi (en arabe, Areg). Cette Iguidi consiste en une série de longues chaînes de montagnes, avec des pics de quelques centaines de pieds, et formées uniquement de fin sable mouvant de quartz. De loin on croit avoir devant soi des hauteurs étendues, aux formes pittoresques.
Les dunes vont en général du sud-ouest au nord-est, s’élèvent lentement en venant du nord-ouest et tombent presque à pic du côté opposé à la direction dominante des vents. Leur passage est pénible pour les caravanes, car les animaux chargés s’enfoncent de plusieurs pieds dans le sable pur et fluide ; la chaleur est également très forte dans cette région d’Areg, qui est au nombre des plus désagréables du désert, d’autant plus que ces chaînes de collines changent constamment de contours et souvent même de place, de sorte que les guides s’y trompent fréquemment. Au contraire, l’eau n’y est pas rare sous le sable, et il existe par suite un peu de végétation, quoiqu’elle soit chétive. Le monde animal y est lui-même représenté, et de petits troupeaux de gazelles et d’antilopes courent çà et là.