Les six jours de notre passage à Médine furent pour nous très agréables, sauf peut-être que Hadj Ali se sentit légèrement effacé et trop peu traité comme un « prince » ; il réclamait en effet ce titre, mais il reconnut plus tard que sa prétention au sang princier n’était pas acceptée avec le sérieux nécessaire chez les Français. L’état de Benitez s’améliorait ; il trouvait là du repos et des soins médicaux, et de plus il était délivré de la terreur avec laquelle dans les derniers temps il avait joué son rôle de Mahométan.
Chute de Felou, près de Médine (haut Sénégal). — Limite de la navigation à vapeur.
La réception et l’hospitalité que je trouvai à Médine, et plus tard aussi en d’autres endroits du Sénégal, furent extrêmement gracieuses et cordiales ; la bonne alimentation, la vie calme et l’absence de ces émotions constantes qui, pendant mon voyage, à la suite des dangers menaçants de divers côtés, avaient rendu absolument impossible la conservation de notre santé, toutes ces causes eurent pour résultat de nous rendre visiblement des forces, même à Benitez. Il est vrai qu’il fallait gagner, aussi vite que possible, la côte, car ces forts situés le long de la rive gauche du Sénégal sont tous placés en des points très malsains, et un grand nombre d’hommes blancs de leurs garnisons souffrent toujours de la fièvre. Aussi sont-elles composées relativement de peu de soldats européens, mais au contraire d’un nombre considérable de tirailleurs sénégalais et de spahis. Pendant mon séjour Médine n’avait que vingt soldats blancs, dont beaucoup étaient malades ; il est vrai que l’on était précisément sur le point d’entreprendre une expédition vers l’intérieur, et l’arrivée de la colonne était attendue à tout moment.
Les Français ont su se créer dans les tirailleurs sénégalais une troupe très utile et même complètement indispensable là-bas ; ce sont en grande partie d’anciens esclaves, que leurs maîtres remettent aux Français. La marche suivie pour l’acceptation de ces mercenaires est la suivante. Un Foulbé, un Arabe, un Fouta quelconque, ou tout autre, a besoin d’argent et veut se débarrasser de quelques-uns de ses esclaves. Il va avec eux au poste le plus voisin ; aussitôt qu’ils touchent la rive gauche du Sénégal, par cela même ils sont libres. On examine au poste les hommes ainsi présentés, et, quand ils sont reconnus aptes au service, ils peuvent s’engager comme tirailleurs pour une durée de six ans. Pendant ce temps ils reçoivent la solde, la nourriture, un uniforme et sont considérés en général comme des soldats français ; en outre, au moment de leur engagement, ils reçoivent quelques centaines de francs. Cette prime n’arrive jamais dans les mains de l’ancien esclave : son maître s’en empare tout simplement. Pourtant cette institution est excellente. Grâce à elle les Français réunissent beaucoup d’hommes, dont on tire un bon parti et qui, aussitôt après leur temps de service, sont en état, par ce qu’ils savent de la langue et par d’autres connaissances utiles, de trouver plus tard à vivre d’une manière régulière ; les administrateurs du pays obtiennent ainsi plus de résultats que les missionnaires ne cherchent à en atteindre par d’autres moyens ; ils ont en outre l’avantage de se créer une bonne troupe, habituée au climat.
Le Foulbé qui nous avait suivis de Kamedigo à Médine remit, lui aussi, ses esclaves aux Français et accapara leur prime. Je l’avais engagé à m’accompagner et à me louer des bœufs de charge, mais sans pouvoir le payer d’avance. A Médine je reçus à crédit les pièces d’étoffe nécessaires ; en outre je donnai à cet homme, qui nous avait rendu des services sérieux, une quantité de petits objets pris parmi les ustensiles de voyage, et dont il fut très content, de sorte que nous nous séparâmes bons amis.
Déjà pendant ma route à Nioro j’avais appris qu’une grande activité régnait à ce moment sur le Sénégal, en raison de préparatifs militaires ; les marchands d’esclaves marocains qui venaient de Ségou me contèrent que les Français avaient une guerre avec les Prussiens ! Quant à savoir à quoi serviraient les transports de troupes dans le haut Sénégal, ils ne pouvaient l’expliquer.
Le fort de Médine consiste en un bâtiment de pierre, fortement organisé pour la défense, placé sur la haute berge du Sénégal, et entouré de murs : dans l’espace qu’ils enferment se trouvent en outre un certain nombre de bâtiments accessoires, de baraquements pour les malades, de magasins de munitions et de vivres, etc. Ces derniers sont précisément aujourd’hui combles d’approvisionnements, car la colonne expéditionnaire doit se pourvoir ici. Le bâtiment principal, haut d’un étage, est entouré d’un passage couvert bien aéré et dont le toit est supporté par des colonnes ; il ne renferme en outre que cinq ou six petites pièces pour les officiers et le médecin. La situation élevée du fort lui fait dominer un cercle assez étendu, et avec l’aide de ses canons il pourrait se défendre longtemps contre les attaques des Nègres. Au-dessous, sur le fleuve, se trouve le bourg de Médine, habité à l’origine par des Kassonké, auxquels se sont joints maintenant des gens d’autres peuplades du voisinage. Tous vivent sur un bon pied avec les Français, qui trouvent en eux des alliés contre la population fouta, toujours inquiète et hostile.
Une inscription placée sur la porte du fort de Médine rappelle un épisode dans lequel son commandant d’alors, Paul Holl, joua un grand rôle. Le fort eut à supporter en 1857 un siège de Hadj Omar, que j’ai plusieurs fois nommé, et Paul Holl, avec sa petite troupe d’Européens, montra là une résolution, une persévérance et une habileté rares.
Hadj Omar arriva, chargé de butin, avec ses bandes fanatisées des pays bambara et du Kaarta, pour établir chez les Fouta le centre de sa puissance. En route il dut passer près du fort de Médine. Arrogant comme il l’était, confiant dans son armée, qui comptait plus de 20000 hommes aussi audacieux et braves qu’avides et cruels, il résolut de chercher querelle aux Français et d’attaquer d’abord Médine, que le réorganisateur du Sénégal, le général Faidherbe, avait fondée peu d’années auparavant.