J’ai donc ainsi échappé à ces deux cheikhs redoutés, sans qu’ils m’aient trop molesté. Bachirou a été certainement informé par Aguib qu’il n’y a plus rien à prendre dans mon bagage ; c’est pour ce motif qu’il renonce à le faire examiner ; quant à Aguib, il n’a agi que d’après les ordres de son frère aîné de Ségou, et a dû lui envoyer au moins mon fusil. Il a mieux valu que je visite ces deux villes, au lieu de les avoir tournées, comme j’en avais d’abord eu l’intention ; malgré tout on nous aurait trouvés, et nous nous eussions attiré ainsi des aventures fort désagréables.
Ce fut pourtant avec un véritable allègement que nous quittâmes, le soir du 31 octobre, Kouniakari et le pays des Fouta. Mes guides foulbé et les Marocains me félicitèrent au sujet du succès de mon voyage, car Médine n’est qu’à une courte distance, et le chemin était parfaitement sûr pour une caravane nombreuse comme la nôtre. Nous marchâmes vers le sud-ouest, pour nous arrêter après quelques heures. Dans les environs de Kouniakari sont de nombreux villages, dont les habitants fouta et assouanik s’occupent beaucoup de leurs champs. Ils cultivent le sorgho et le maïs en grandes quantités, ainsi que l’arachide, que l’on vend aux factoreries du Sénégal.
Le matin suivant, 1er novembre, nous partions de bonne heure. Vers midi quelques hommes vinrent au-devant de nous, porteurs d’un grand sac et de lettres destinées à un voyageur chrétien se trouvant à Kouniakari ou à Nioro. Le messager avait pour mission de nous découvrir et au besoin d’aller jusqu’à Nioro ; il fut donc étonné de nous rencontrer sitôt. Notre joie fut naturellement grande ; l’homme venait du poste militaire de Médine, et la lettre contenait les lignes suivantes :
« De la part des officiers du poste de Médine, au voyageur annoncé dans les environs, en attendant qu’ils aient le plaisir de le voir au poste. » Mais le sac avait un précieux contenu ; on en sortit : d’abord quelques bouteilles de vin, rouge et blanc, et d’autres de bière de Marseille ; puis, du pain de froment tout frais, aliment dont nous étions privés depuis longtemps ; des conserves de tout genre dans des boîtes de fer-blanc ; des fruits en bocaux, etc., etc., de sorte que même Hadj Ali ne put réprimer sa joie et que les traits pâles et maladifs de Benitez s’animèrent.
Aussitôt que nous trouvâmes un endroit favorable, nous fîmes halte, renonçant à arriver le jour même à Médine et consacrant tout notre intérêt à l’aimable envoi des officiers français. Nous dressâmes nos tentes pour la dernière fois, car le lendemain nous serions au fort et y dormirions dans des lits ; pour mon compte, je me débarrassai de tout mon costume arabe, qui était peu compliqué, car il consistait en une chemise, un pantalon de toile, une djellaba de laine blanche du Maroc, des pantoufles en cuir, une pièce d’étoffe blanche enroulée autour de ma tête et enfin le chapeau que le kahia de Timbouctou m’avait donné. Je mis au jour mon costume européen, mais je me trouvai extrêmement mal à mon aise dans mes bottes étroites et mes vêtements étriqués ; les Marocains et les Nègres furent extraordinairement surpris de me voir accoutré de la sorte, et mon apparition provoqua chez eux une gaieté bruyante.
Nous passâmes là une soirée agréable et je fus très heureux de voir Benitez, lui aussi, se sentir assez bien pour goûter aux friandises françaises, quoique en quantité modérée. Il avait terriblement souffert, physiquement ainsi que moralement, et n’était pas absolument hors de danger ; j’espérais, avec l’aide des médecins et d’une nourriture rationnelle, pouvoir bientôt le remettre sur pied.
Les chefs de la caravane d’esclaves ont exprimé aujourd’hui le désir de voyager avec moi de Saint-Louis au Maroc par un vapeur, tandis que leurs serviteurs et leurs esclaves suivraient la côte ; ils ne peuvent pénétrer avec ces derniers sur la rive gauche du Sénégal, car ceux-ci seraient libres aussitôt : ils sont donc forcés de s’établir quelque part dans le voisinage du fleuve. Plus tard du reste ces gens ont renoncé à leur nouveau plan et se sont rendus directement au Maroc par le désert, avec le butin qu’ils ramenaient du Soudan.
Nous partons dès trois heures dans la nuit du 1er au 2 novembre, et marchons rapidement à travers la vallée très boisée du fleuve. Mon âne de Timbouctou, qui m’a porté constamment jusque-là, ne peut aller plus loin et je suis forcé de me résigner pendant le dernier jour à monter sur un bœuf. Le matin, vers huit heures, nous apercevons pour la première fois les toits couverts de tuiles du fort de Médine ; mes compagnons s’approchent rayonnants de joie et me montrent le fort, situé sur une hauteur qui domine le village de l’autre côté du fleuve. Nous respirons tous plus facilement, remerciant la destinée amie qui nous a préservés de tant de dangers. Bientôt nous atteignons la haute berge du Sénégal : il forme, un peu au-dessus de Médine, à Felou, une chute écumante, et les bateaux à vapeur ne peuvent remonter plus loin. De la rive opposée se détachent alors quelques larges barques et nous reconnaissons un Européen : c’est le médecin de la marine de la station de Médine, M. Roussin, qui nous souhaite la bienvenue de la manière la plus amicale, et nous invite, au nom du commandant de place, alors légèrement malade, M. le lieutenant Pol, à descendre dans le fort français : ce que je fais naturellement avec plaisir.
Nous disons adieu aux marchands d’esclaves marocains, et nous nous laissons transporter au delà du fleuve avec le Foulbé qui nous a accompagnés depuis Kamedigo. Cet homme trouve à se loger dans le village ; tandis que des chambres nous ont été préparées dans les bâtiments du fort même ; j’y passe quelques jours agréables en compagnie de deux aimables officiers, ainsi que du médecin. Avec mon arrivée à Médine, ma véritable exploration avait atteint heureusement sa fin.
Médine et mon voyage par eau jusqu’à Saint-Louis. — A peine arrivé à Médine, je télégraphiai au gouverneur de Saint-Louis mon heureuse arrivée ; ce dernier envoya lui-même un télégramme officiel à la Société de Géographie de Paris, de sorte que l’issue favorable de mon voyage était connue en Europe avant le milieu de novembre.