Ce sont des nègres Assouanik, un peu mélangés d’Arabes et plutôt de Fouta, qui habitent ici dans d’assez grands villages, dont les maisons d’argile sont couvertes de toits élevés et pointus en chaume. Celui où nous sommes est dans le voisinage d’une rivière, qui coule d’ici vers le sud-ouest, dans la direction du Sénégal, et se jette non loin de Médine.
Le 27 octobre nous partons à sept heures du matin. La rivière s’est creusé dans le sol argileux un lit profond, enfermé entre des murs verticaux ; par suite notre passage est très pénible et très lent. Ce n’est qu’avec beaucoup de précautions qu’on fait descendre par chaque animal la berge escarpée et glissante et qu’on lui fait remonter ensuite la rive opposée. Enfin, lorsque toute notre nombreuse caravane a passé la rivière, nous continuons vers le sud-ouest, à travers une plaine couverte d’herbes hautes de dix à douze pieds ; c’est une marche désagréable. Les herbes se referment au-dessus de la tête des cavaliers, tant elles sont hautes et épaisses ; chacun doit emboîter exactement le pas de celui qui précède, afin de ne pas s’égarer ; il existe, il est vrai, des sentiers de piétons, faiblement tracés, mais il est difficile de les suivre. Vers dix heures et demie nous arrivons dans un village situé au milieu de vastes champs de maïs, de cannes à sucre et de sorgho. Ici la moisson n’a pas encore lieu, et même le grain est encore loin d’être mûr. Du reste la culture des champs est très régulière et fort bien entendue ; pour la première fois, je trouve ici le cotonnier en rapport ; l’arachide est cultivée également en grandes masses. Au contraire on ne voit pas beaucoup de bétail ; la population paraît se livrer surtout à la culture.
La végétation est généralement riche et tout autre que sur le plateau ; la température est également plus élevée ; nous trouvons déjà ici le climat humide et chaud des vallées des tropiques ; sur la hauteur domine l’air sec des plateaux à moitié déserts du sud du Sahara, certainement plus sain que l’atmosphère de serre chaude du pays où nous sommes. Nous remarquons des palmiers à éventail ; la forêt est plus épaisse ; les herbes géantes deviennent un fouillis impénétrable : bref, tout annonce une autre région. Vers midi nous faisons halte auprès d’un second village, également habité par des Assouanik ; il se trouve au point où la vallée, assez étroite et limitée des deux côtés par une chaîne de montagnes, s’élargit en une vaste plaine et laisse passage à une rivière.
Nous faisons halte sur ce point, et y passons tout le jour suivant. Les Marocains le désirant, je ne puis m’y opposer, car Hadj Ali ne fait que ce qui est agréable à ses amis. Nous avons de nouveau à ce propos des discussions, dans lesquelles je traite de brigands ces marchands d’esclaves. L’irritation de Hadj Ali, en m’entendant traiter ainsi des saints, des chourafa, est sans borne ; mais la colère de mon compagnon me laisse tout à fait froid, car sous peu de jours nous atteindrons les postes français.
Le 29 octobre nous reprenons la marche vers Kouniakari ; nous partons à sept heures, et faisons halte dès dix heures près d’un village : à notre grand étonnement il est habité par des Arabes purs, les Oulad Chrouisi, originaires du Hodh et qui se sont fixés ici. La joie de Hadj Ali et des Marocains est grande quand ils rencontrent des compatriotes.
Nous sommes depuis un certain temps en cet endroit, quand tout à coup un cavalier se présente de la part du cheikh Bachirou afin de nous conduire à Kouniakari. Il a craint sans doute que nous ne lui échappions, pour gagner directement Médine, qui est dans son voisinage. Ces chefs fouta ont dû être toujours exactement informés, par des messagers, de la direction que je prenais ; il semble que, dès mon départ de Bakouinit, j’aie été toujours surveillé et qu’on ait informé de toutes mes démarches les frères d’Ahmadou.
Kouniakari est aussi une localité importante, habitée surtout par des Fouta. A notre arrivée nous sommes conduits à la kasba : c’est un château fort, entouré de quatre hautes murailles de pierre, où nous sommes reçus par le cheikh Bachirou. On a évidemment fait de grands préparatifs pour m’imposer, et toute la force armée de l’endroit a dû être réunie.
Nous ne traversons pas moins de cinq cours ; dans chacun des étroits passages qui les séparent se trouvent cinquante soldats, debout ou couchés, bien armés et chargés d’éloigner tout importun. Ces gens sont en guenilles, mais je ne doute pas qu’ils ne soient des guerriers braves et dangereux. Bachirou a déployé cette pompe pour que je pusse parler aux Français de son imposante force armée et de sa citadelle, qui est considérée comme imprenable. Enfin, après avoir dépassé les grandes cours avec leurs soldats, nous arrivons dans une dernière, plus petite, où le cheikh Bachirou, le fils du redouté Hadj Omar, est assis sur un tapis et nous souhaite la bienvenue avec un calme plein de noblesse. Il est encore jeune, a peu de barbe, le visage de couleur foncée, et porte le bonnet de linge blanc en usage ici, ainsi qu’une toba de couleur sombre. A côté de lui sont accroupis quelques fidèles. Il parle et comprend assez bien l’arabe, et ce n’est que par exception que des assistants doivent lui donner des explications. Il s’informe de notre voyage et écoute nos récits avec une indifférence feinte. Le cheikh a une expression de physionomie quelque peu altière et arrogante, et en même temps un certain éclair sombre dans les yeux, qui annonce de l’énergie et un manque de scrupules dans les moyens d’atteindre son but. Il est évident que ces Fouta constituent aujourd’hui un peuple important, et que les descendants de Hadj Omar poursuivent systématiquement l’exécution de ses plans. Ils veulent parvenir à la domination des pays situés entre le Sénégal et le Niger, comme le père de Hadj Omar l’a déjà ambitionnée ; c’est à Ségou que se réunissent tous les fils de leur politique ; le pays de Kaarta avec Nioro et Kouniakari est pour eux un poste avancé, qui leur sert à inquiéter les Français et à les empêcher de parvenir à Timbouctou en tournant Ségou.
L’audience ne fut pas longue, et après un quart d’heure j’étais libéré. La circonstance que nous avions été reçus par Bachirou contribua, dans tous les cas, à rendre le peuple moins importun et moins grossier dans son attitude qu’à Nioro. On nous laissa en paix et même on nous conduisit dans une grande maison, très jolie, construite en argile, et qui appartenait à un homme du nom de Ledi. Il paraissait être paisible et rangé, et me présenta un certificat attestant que Paul Soleillet, en l’année 1878, s’était arrêté à Kouniakari pendant son voyage à Ségou et avait habité chez lui.
Outre les Fouta, il y a ici beaucoup de Nègres assouanik, tandis que les Arabes sont moins nombreux. Nous passons toute la journée dans une tranquillité complète, et l’on ne nous importune pas davantage. Hadj Ali prétendant que Bachirou a réclamé des présents, je remets à mon compagnon mon dernier anneau d’or de Timbouctou, ainsi qu’un vêtement brodé. Je n’ai jamais su si ces objets étaient parvenus dans les mains du cheikh et comment ils y étaient arrivés ; cela m’était d’ailleurs indifférent, le principal fut que Bachirou me fit dire que nous pourrions partir le jour suivant.