Il y a beaucoup de dayas en cet endroit ; la rivière que nous avons remarquée près de Nioro prend une autre direction, plus méridionale, pour s’unir ensuite au Sénégal, tandis que nous inclinons fortement vers le sud-ouest.

Le matin suivant, nous partons à quatre heures, pour arriver vers onze heures seulement à une daya ; nos animaux, fatigués et souffrant de la soif, pouvaient à peine avancer. Nous avons eu auparavant à franchir une large fondrière fort désagréable, où mon âne reste engagé, sans pouvoir avancer ni reculer, et où il s’enfonce toujours davantage ; pour mon compte, je suis entré aussi profondément dans l’eau vaseuse et je ne puis être tiré de cette situation difficile qu’avec le secours de quelque vigoureux Nègre. Le passage de cette fondrière nous a pris beaucoup de temps, surtout pour la faire traverser par les bœufs. Au delà s’élève une montagne isolée, haute d’environ cent mètres ; auprès d’elle est une daya avec de l’eau potable : nous y passons la nuit. La température n’est plus très élevée maintenant, et pourtant notre voyage est déjà très fatigant ; nous aspirons tous aux bâtiments du Sénégal, car nous sommes las des marches à dos de chameau, d’âne, de cheval, de mulet ou de bœuf, que nous avons toutes pratiquées pendant notre long voyage.

Le 24 octobre nous marchons de quatre heures à onze heures et demie du matin ; nous nous arrêtons auprès d’une petite daya pour y dresser les tentes ; à notre gauche courent un certain nombre de chaînes de hauteurs, formées de schistes argileux foncés, comme je puis m’en assurer en examinant quelques cours d’eau à sec ; j’observe également beaucoup de latérite en cet endroit.

La différence de température entre le jour et la nuit est très importante ici, et, quand nous nous levons le matin vers quatre heures, nous tremblons tous de froid ; j’ai souvent peine à quitter ma tente, bien chaude. Mais cette fraîcheur du matin exerce peut-être une heureuse influence sur Benitez, car il se sent insensiblement un peu mieux, quoiqu’il ait toujours très mauvaise mine et qu’il soit bien faible.

Le 25 octobre nous avons encore une longue marche, de quatre heures du matin à une heure de l’après-midi ; nous sommes alors forcés de faire une halte, à cause de l’épuisement général et quoique nous n’ayons pas d’eau au bivouac. On dit qu’il y a une daya dans le voisinage : quelques hommes y sont envoyés pour abreuver les animaux et en rapporter de l’eau. Après une longue absence, ils reviennent avec plusieurs outres pleines. Kaddour est aujourd’hui de nouveau malade ; il mange sans modération, et, quand les vivres sont abondants, on ne peut l’en arracher ; il tient plus à la quantité qu’à la qualité de sa nourriture, et son estomac est souvent dérangé.

Nous nous trouvons toujours sur un plateau, dont la hauteur moyenne atteint 300 mètres. Malgré le manque d’eau, le pays est très boisé, mais d’ailleurs complètement désert. Les Foulani ne se sont pas avancés si loin vers le sud-ouest, et les Fouta restent volontiers dans le voisinage des lieux fortifiés de Nioro et de Kouniakari, où ils trouvent plus aisément un abri après leurs incursions. Foulbé aussi bien qu’Assouanik se plaignent amèrement de la domination de ces Fouta ; à Bakouinit, où l’élément arabe est fortement représenté parmi les Assouanik, on disait très ouvertement qu’on verrait plus volontiers les Français arriver dans le Kaarta et mettre fin à la domination fouta, que de supporter plus longtemps les brigandages de ces Nègres.

Le 26 octobre nous avons encore une marche longue, mais intéressante, de quatre à onze heures du matin et de trois à six heures du soir, presque directement vers l’ouest. Au début le terrain est un peu ondulé, puis il se couvre de collines, qui se changent enfin en montagnes. Depuis que nous avons quitté la chaîne de l’Atlas, nous n’avons pas encore vu de semblables accidents de terrain. Le chemin suit des vallées profondes et étroites, dont les flancs s’élèvent à plusieurs centaines de pieds ; des ravins profonds et à berges verticales, remplis de grandes masses de roches roulées, s’ouvrent de chaque côté dans les vallées principales ; mais pour l’instant ils sont à sec. Vers quatre heures de l’après-midi nous descendons du bord montagneux du plateau dans la plaine ; la pente est très rapide. Devant nous s’étend une large vallée plate, couverte de hautes herbes d’où sortent de loin en loin les toits pointus d’un village : c’est déjà la vallée du Sénégal.

Ces montagnes bordières consistent surtout en couches très faiblement inclinées de schiste argileux bleu, comme j’en ai observé plusieurs fois ces derniers jours ; je remarque ensuite des strates de grès et de schistes disposées verticalement et tombant vers le sud ; il doit même y avoir là des formations éruptives anciennes, car, parmi les cailloux roulés, je trouve souvent des échantillons d’une roche de ce genre.

Nous avons donc atteint ici le bord sud du grand plateau, qui va au nord jusqu’au Sahara ; mais, comme il est couvert partout de sable et d’humus, la couche inférieure n’apparaît que sur les berges de la vallée du Sénégal. Le bord de ce plateau est divisé en une quantité de pics isolés et de chaînes montagneuses, qui s’inclinent en pentes rapides vers le sud. La différence d’altitude entre le plateau et la plaine du Sénégal dépasse cent mètres.

Arrivés dans la vallée, nous nous dirigeons vers le plus proche village et y passons la nuit.