Cependant nous reçûmes en échange notre nourriture, un peu de riz et de viande et, le jour suivant, la permission de repartir ; on voulait évidemment ne pas nous nourrir longtemps, et, comme il n’y avait plus rien à tirer de nous, on nous laissa en liberté.

A Nioro nous fîmes la connaissance de quelques Marocains, originaires, je crois, de Marrakech même et que Hadj Ali nous désigna pour des chourafa. Ils revenaient d’un long voyage de commerce au Soudan, après avoir acheté de l’or et des Nègres : ils durent également payer un tribut, montant à cinq esclaves et cinquante mitkal d’or. Ces gens veulent aussi se rendre à Médine, de sorte que nous allons former une caravane nombreuse : avec eux il y a environ cent Noirs achetés depuis peu, la plupart femmes et enfants ; ces Marocains, qui sont montés, se font accompagner d’une douzaine de serviteurs noirs. Il ne m’est pas du tout agréable de voyager avec ces marchands d’esclaves, tandis que Hadj Ali paraît subitement transfiguré ; il a trouvé des Arabes, qui sont chourafa comme lui, et il est très heureux de cette connaissance.

Kaddour s’est rétabli ; Benitez au contraire est encore très faible, cependant il peut supporter la marche à dos de bœuf, aussi j’ai un espoir fondé d’atteindre Médine en peu de temps. Nous n’avons plus à dépasser que Kouniakari ; on ne peut me prendre grand’chose et je ne doute pas qu’on ne nous permette de continuer notre route.

Hier j’ai eu de nouvelles inquiétudes. Aguib a dit en effet, prétend-on, qu’il ne peut me laisser passer, et que je devrai aller d’abord trouver le sultan de Ségou, pour obtenir de lui la permission de me rendre à N’dar (Saint-Louis). Pour mon compte, le voyage ne m’eût pas été, après tout, fort désagréable, mais, en raison de l’état de mes compagnons si gravement malades, et du manque de ressources, je fus forcé de protester aussi énergiquement que possible contre ce projet, et je reçus enfin la permission de me rendre à Kouniakari. Si j’avais eu de l’argent ou des marchandises, j’aurais été forcé de me rendre auprès du sultan Ahmadou, pour m’y faire complètement dépouiller.

Il était déjà trois heures du soir quand nous quittâmes Nioro, le 19 octobre. A partir d’ici le chemin de Kouniakari se dirige vers le sud-ouest, mais nous n’atteignons aucun village et sommes obligés de camper en plein air ; par bonheur il nous reste encore un peu de riz, de quoi préparer un maigre souper. Les aliments européens ont depuis longtemps disparu de notre table ; il y a déjà plusieurs semaines que nous n’avons même plus de thé.

Le jour suivant, nous partons de très bon matin et dépassons dès huit heures un village foulbé, sans nous y arrêter ; nous arrivons vers onze heures à un second, à l’extérieur duquel on installe le campement. Vers le soir seulement, les habitants nous invitent à entrer dans leur bourgade et à y passer la nuit : ce que nous faisons. Comme je l’ai déjà fait remarquer, ces villages foulbé produisent tous une jolie impression ; leur population est laborieuse et aisée, et, à part son fanatisme religieux, elle est de relations beaucoup meilleures et bien plus courtoises que les grossiers et farouches Nègres fouta.

Nous attendons dans cet endroit l’arrivée de la caravane marocaine d’esclaves, qui apparaît le lendemain de grand matin. Nous repartons ensemble, pour faire halte au bout de deux heures seulement près d’une daya. Le pays, qui est déjà à 340 mètres d’altitude, est de nouveau très boisé, de sorte qu’il nous est difficile de frayer un chemin à nos animaux, très chargés. Vers trois heures nous repartons, pour tendre les tentes au bout d’une courte marche de deux heures seulement.

Il y a maintenant une grande animation dans notre bivouac, qui couvre une large surface. Les nombreux esclaves vont chercher de l’eau et du bois, les femmes font cuire du couscous ; des feux s’allument à divers endroits ; autour d’eux se groupent nos noirs compagnons, pourvus seulement des vêtements les plus indispensables. En route six hommes conduisant un grand troupeau de moutons se sont réunis à nous ; nous achetons quelques-uns de leurs animaux, de sorte que nous pouvons maintenant joindre un peu de viande fraîche à notre riz si sec.

Les Marocains emportent aussi des tentes avec eux, et Hadj Ali y passe la plus grande partie de son temps avec ses compatriotes. Benitez va mieux et j’espère le mener jusqu’à Médine, où il trouvera des soins médicaux.

Le 22 octobre nous traversons de nouveau un pays inhabité, couvert de forêts touffues ; nous ne faisons que des marches très courtes, de cinq à neuf heures du matin, pour nous reposer ensuite jusqu’à trois heures ; d’ordinaire les tentes sont dressées avant six heures. Cette foule de femmes et d’enfants, qui vont naturellement à pied, ne peuvent supporter de longues marches ; il est même tout à fait étonnant que, de ces esclaves mal nourris, complètement négligés, et en route depuis des mois, il en reste encore autant de vivants. A mon grand regret, je vois beaucoup de scènes barbares ; ces malheureux sont bâtonnés quand ils ne veulent ou ne peuvent plus marcher.