Le 11 octobre nous quittions cet endroit, pour nous rendre chez le cheikh de ce groupe de villages, qui porte le nom de Kamedigo. Dès deux heures environ nous étions dans un gros bourg, où l’on nous accueillit peu amicalement. Les habitants se montraient importuns, ils nous refusèrent une maison, et finalement nous dûmes dresser nos tentes en plein air. Enfin le cheikh crut devoir me faire une visite et m’assigner une maison : il ne se montra plus pendant le reste du jour. Le soir il envoya de la viande et du couscous, sans demander aucun présent.
Pourtant notre séjour à Kamedigo a été fort avantageux. Nous avions loué nos bœufs porteurs de Bakouinit à Nioro, qui est encore à une marche d’ici ; mais nous les renvoyâmes dès Kamedigo, car notre hôte se déclarait tout prêt à partir avec nous pour Médine dans quelques jours, avec cinq bœufs de charge. Nous acceptâmes aussitôt cette offre avantageuse, d’autant plus que notre hôte, un Foulbé intelligent, qui avait déjà été en relations avec les Européens, consentait à n’être payé qu’à Médine. Il me reconnut naturellement aussitôt pour un Européen et un Chrétien, et consentit ensuite sans difficulté à me faire crédit jusqu’à mon arrivée chez les Français. Les autres habitants du lieu restaient toujours très réservés envers nous ; un Chrétien, car je passais universellement pour tel, est en exécration pour le Foulbé, dans sa stricte orthodoxie ; nous eûmes pourtant des visites, mais ce fut seulement celles de jeunes gens curieux, qui se montrèrent importuns ; sous ce rapport les Arabes sont plus convenables.
Le jour suivant, nos hommes de Bakouinit retournent dans leur pays ; parmi eux se trouve le fils de notre hôte de cette ville, Gabou. Ils sont très heureux de n’avoir pas eu besoin d’aller jusqu’à Nioro, car ils redoutent extrêmement cette ville fouta. Notre hôte de Kamedigo essayera de nous faire tourner Nioro, mais il ne peut s’y engager. Il a du reste des affaires au Sénégal et veut remettre aux Français quelques-uns de ses esclaves, qui doivent entrer dans les tirailleurs sénégalais, corps de troupes composé surtout de Nègres libérés et qui rend de bons services.
Nous devons attendre quelques jours, ici, qu’il se soit procuré des bœufs porteurs et qu’il ait terminé ses préparatifs pour une absence de plusieurs semaines. Quant au reste, nous sommes très bien accueillis : on a mis une jolie hutte à notre disposition, nous sommes bien nourris, et enfin la population de l’endroit ne nous importune pas trop. Mais le 14 octobre tout change de nouveau : Hadj Ali et moi, nous avons des accès de fièvre ; Benitez est très souffrant et sa faiblesse incroyable, mais on peut encore le sauver ; par malheur, Kaddour, lui aussi, tombe tout à coup malade, pendant la nuit, des mêmes souffrances dont ont été attaqués Benitez et Farachi ; il se plaint extrêmement, sa tête est lourde, sa mine très changée, et l’un de ses bras complètement paralysé ! Ce sont des perspectives peu rassurantes pour l’avenir. Les symptômes de paralysie chez Kaddour sont surtout frappants ; par bonheur ils disparaissent au bout de quelques jours : il semble avoir été victime d’une attaque d’apoplexie ; d’ailleurs l’ensemble de sa maladie est survenu tout à coup : quelques heures avant cet accès il était gai et se trouvait parfaitement bien.
Notre espoir de pouvoir tourner Nioro est complètement anéanti. Le 16 octobre apparaît tout à coup une troupe de douze cavaliers, bien armés, sur de beaux chevaux, qui nous apportent le salut du cheikh de Rhab (Nioro), Aguib Oulad el-Hadj Omar, et qui expriment l’attente certaine que nous irons le voir ! Ce message courtois ne m’est rien moins qu’agréable ; il ne peut s’ensuivre qu’un pillage complet, mais il serait tout à fait impossible de décliner cette invitation.
Si ma présence est connue à Nioro, on doit en être également informé à Kouniakari, qui n’est pas fort loin, et où vit le frère d’Aguib : par suite on la connaît à Médine, située dans le voisinage.
Le 17 octobre, en compagnie de quelques Foulbé, nous faisons route jusqu’à Nioro, ou Rhab, comme disent les Arabes. Vers midi nous arrivons dans un village fouta, où nous sommes tout à fait mal accueillis et où l’on répète avec insistance que nous devons aller à Nioro, chez le cheikh Aguib, pour y payer le droit de passage. A partir de ce point nous prenons une direction plus vers le nord-ouest, mais nous n’atteignons pas la ville et campons en plein air.
Le matin suivant, après avoir franchi un terrain difficile et rocheux, avec de nombreux cours d’eau, profondément encaissés, nous arrivons, dès dix heures, près de la ville de Nioro, entourée de murs élevés. Nous sommes forcés d’attendre d’abord longtemps au dehors, mais enfin une troupe de cavaliers nous conduit dans une maison petite et laide de la ville, qui doit me servir de logement. La population fouta, rassemblée en masses, est insolente et importune au plus haut point. Parmi elle il y a une foule de gens qui savent quelques mots de français et nous les crient constamment au nez ; j’affecte de ne pas les comprendre et ne réponds qu’un peu d’arabe. Nous cherchons à nous retirer aussitôt que possible dans la maison, et fermons les portes, sous prétexte de maladies. Benitez est, il est vrai, de nouveau très mal ; la crainte d’être reconnu pour un Chrétien vient encore ajouter à son malaise, et j’ai les plus sérieuses préoccupations pour lui.
Aguib habite une large kasba, entourée d’un énorme mur, construit en partie en pierres ; je n’ai pu le voir lui-même ; d’ailleurs je n’en ai eu nul besoin, et nos relations s’établirent par l’un de ses fidèles. Comme je l’ai dit, c’est un des frères du sultan de Ségou, Ahmadou, et l’un des fils cadets de Hadj Omar. Quoiqu’il règne ici indépendamment en quelque sorte, il est soumis complètement à Ségou pour les choses d’importance ; il y a toujours ici des représentants d’Ahmadou qui le tiennent au courant de ce qui se passe à Nioro. La ville paraît être assez grande, et peuplée surtout de soldats. La population, composée en grande partie de Fouta, est au plus haut point désagréable et antipathique ; depuis l’apparition de Hadj Omar ces gens sont devenus sauvages et ont une attitude impertinente et arrogante ; ils portent une haine particulière aux Français, dont ils observent jalousement les progrès ; mais on doit avoir rapidement deviné que je ne suis pas de cette nation, car on ne me retient pas longtemps dans la ville.
Nous étions à peine dans notre maison, que quelques hommes du cheikh Aguib arrivèrent, avec mission de fouiller nos bagages ; cela se fit de la façon la plus approfondie ; tous les sacs furent ouverts et vidés, ce qui mit au jour divers articles d’Europe ; entre autres j’avais conservé pendant tout le voyage dans mon sac un vêtement européen très simple, de sorte que mes subterfuges de hakim osmani (médecin turc) trouvèrent ici médiocre créance. Cependant il me sembla qu’il était très indifférent à ces gens-là qu’un Chrétien ou un Mahométan passât chez eux ; l’affaire principale était de trouver quelque chose dont on pût faire un présent au cheikh Aguib. On me prit donc tout simplement mon seul fusil, la carabine Mauser, qu’il daigna trouver à son goût, puis un plaid de voyage, un vêtement très bien brodé de Timbouctou, un burnous de drap appartenant à Hadj Ali ; finalement nous dûmes encore donner un anneau d’or d’un certain poids, de sorte qu’il ne nous en restait plus qu’un. Hadj Ali fut particulièrement irrité qu’on nous eût pris ce fusil, que je lui avais promis en présent ; mais je ne pus m’y refuser, et nous dûmes nous estimer heureux d’en être quittes ainsi. Il y a lieu de s’étonner de l’impudence avec laquelle on dépouille ici les étrangers ; c’est par pure grâce qu’on leur laisse encore quelque chose.