Nous ne pouvons partir que l’après-midi à trois heures et arrivons fort tard dans la soirée au bourg de Fasala. Il doit avoir été jadis une grande ville, car de vieilles murailles et des ruines considérables de maisons indiquent une étendue importante. Aujourd’hui ce n’est plus qu’un village habité exclusivement par des esclaves libérés, qui se sont installés dans les ruines de l’ancienne ville, et ont construit en outre une quantité de paillotes. Ils ont planté du sorgho dans les intervalles libres des maisons, mais n’ont ni moutons ni bœufs. Nous ne pouvons donc nous faire préparer qu’un repas très simple, peu approprié à mes malades. Abdoullah a dû être attaché sur son bœuf de charge, car il ne peut se tenir assis ; pour qu’il n’en tombe pas, un des conducteurs doit toujours être à côté de l’animal : c’est une lente et pénible marche.

Le matin suivant, nous partons de bonne heure. Nous ne devons atteindre ce jour là aucune localité, mais nous camperons en plein air ; mes conducteurs sont un peu inquiets pour leurs animaux, car il y a ici beaucoup de lions ; nous voyons de nombreuses traces de ces animaux dans les hautes herbes ; elles sont foulées sur de grands espaces et montrent la direction qu’ils ont suivie. De onze heures à midi nous faisons halte et dressons nos tentes à six heures du soir : pendant la nuit, des feux sont entretenus et quelques hommes veillent. Le terrain traversé aujourd’hui diffère du précédent en ce que la forêt diminue d’épaisseur, et que nous avons beaucoup de belles prairies découvertes. C’est un fort gracieux paysage, et des groupes d’arbres isolés, surtout des baobabs imposants (arbres à pain de singe), épars au milieu des clairières, donnent à la contrée le caractère d’un parc.

Nous marchons encore le jour suivant, 9 octobre, dans un paysage semblable. Ce beau pays est inhabité, quoiqu’il renferme de nombreuses dayas et que le sol y soit excellent, aussi bien pour la culture que pour le pâturage. Il semble que les brigandages de Hadj Omar l’aient également dépeuplé et transformé en désert. Notre marche dure de cinq à onze heures du matin et de deux à six heures du soir.

Parmi les étangs, la grande daya Redja est surtout remarquable ; nous passons également près d’un puits, ce qui prouve que la contrée a dû certainement être habitée autrefois.

Les traces de lions redeviennent très nombreuses, mais nous n’en rencontrons pas un seul. Près d’une daya nous trouvons les hautes herbes foulées d’une manière surprenante, et mes gens prétendent qu’une famille de ces animaux y a passé la nuit ; quelques-uns d’entre nous refusent absolument de traverser cet endroit, de peur d’en rencontrer, et veulent faire un grand détour pour atteindre la localité la plus proche. Enfin je réussis à les en dissuader. Dans le terrain découvert nous remarquons de nouveau beaucoup de minerai de latérite ; pendant les dernières heures de l’après-midi nous atteignons un terrain assez accidenté, avec de petites collines hautes de 60 à 80 pieds seulement, qui dominent la plaine. Nous dressons nos tentes pour la nuit dans un endroit convenable ; il faut encore veiller, de crainte des lions. Mes malades vont aujourd’hui un peu mieux ; Benitez a pu déjà faire une grande partie de la route sans être attaché sur son bœuf ; sa mine est effrayante.

Le 10 octobre nous partons de grand matin. Bientôt le terrain change : à la place des clairières découvertes nous trouvons un terrain rocheux et montagneux et, pour la première fois, de l’eau courante ! Cette dernière surtout est la bienvenue et nous la saluons avec joie.

C’est un petit ruisseau étroit, avec un mince filet d’eau, et non plus une daya avec son liquide stagnant ; ce petit cours d’eau s’écoule vers le Sénégal, si longtemps désiré. Les montagnes consistent en schiste argileux foncé ; la latérite n’est pas rare à leur surface. L’altitude du terrain varie encore de 300 à 320 mètres ; la chaleur n’est pas très forte : aussi pouvons-nous marcher aisément. Je n’ai de soucis qu’au sujet de mes malades et de l’accueil qui m’est réservé à Nioro ; en outre, nous avons devant nous un pays fortement peuplé de Foulbé, et ne savons pas encore comment on nous y recevra.

Dès onze heures nous atteignons le premier village des Foulani et n’y sommes pas accueillis d’une manière hostile. Leurs villages sont très beaux. Chaque ferme est entourée d’une haie vive, et consiste en huttes d’argile rondes, au nombre de trois à six, avec un toit de chaume pointu, très solide et très épais. Ces localités sont assez étendues et bien peuplées, leurs habitants aisés et l’on voit chez eux beaucoup de chevaux, de bœufs, de moutons et de chèvres. Les champs et les villages sont également bien entretenus ; on cultive surtout le sorgho, le riz et la canne à sucre, mais on plante également déjà la noix de terre (arachide), au goût agréable ; les concombres ainsi que les courges poussent au milieu même des villages, et leurs feuilles couvrent complètement les maisons. Dans tous les cas, une de ces colonies de Foulbé fait une impression agréable ; la propreté et l’ordre ne peuvent y être niés, et l’on ne voit nulle part de mendiants misérables ou estropiés. Les Foulani se trouvent beaucoup au-dessus des diverses peuplades nègres qui les entourent. Dans tous leurs villages il existe un espace découvert, entouré de pieux, qui sert de place de prières : c’est là que se rassemblent régulièrement les hommes du lieu au moment de la prière, car les Foulbé sont très pieux. Presque tous peuvent lire et écrire l’arabe, et l’on voit fréquemment de petits garçons ou des jeunes gens studieux écrire sur une table de bois, et lire le Coran.

Les Foulbé vivant ici dans le pays de Kaarta viennent, dit-on, des districts situés plus à l’est sur le Niger ; ils n’auraient été ramenés ici comme prisonniers qu’après les expéditions de guerre et de pillage de Hadj Omar ; leurs colonies sont donc de date récente, et remontent tout au plus à quelque vingt ans. Ils doivent payer l’impôt au frère du sultan de Ségou ; comme je l’ai dit, les combats entre Fouta et Foulbé ne sont pourtant pas rares.

Nous fûmes très bien reçus dans ce premier village foulbé ; on nous donna une hutte pour la nuit et l’on pourvut à notre nourriture.