La nécessité devenait chaque jour plus grande, et Holl vit que, si un secours n’arrivait bientôt, le fort succomberait à la première attaque énergique. La garnison était incapable, par suite de son épuisement, de faire le service de garde indispensable ; et parmi les Nègres de Sambala beaucoup mouraient déjà de faim. Holl et le sergent Deplat résolurent, si le fort tombait aux mains de Hadj Omar, de se retirer dans le magasin à poudre et d’y mettre le feu, de façon à ne pas être pris vivants par le fanatique cheikh.
Le fort s’était ainsi défendu jusque vers la seconde moitié de juillet ; au moment où la famine y était à son plus haut degré, on entendit tout à coup, le 18 juillet, des coups de canon qui annonçaient l’approche de renforts. Ceux-ci n’avaient pu arriver plus tôt à cause du niveau trop bas des eaux, et ils accouraient maintenant en grande hâte pour sauver ce point important. Cette délivrance eut lieu avec un succès complet : la sortie de la garnison et des Nègres auxiliaires de Sambala d’un côté, la canonnade dirigée de l’autre sur les troupes ennemies par les navires, produisirent d’excellents résultats, et les bandes, découragées et désillusionnées, de Hadj Omar se dispersèrent dans une fuite désordonnée pendant laquelle beaucoup furent tués ; Hadj Omar lui-même n’échappa qu’avec peine.
Cette vaillante défense de Médine par Paul Holl constitue un des faits les plus importants de la conquête du Sénégal par les Français ; il est tout à fait impossible de calculer ce qui serait advenu de ces pays si Hadj Omar eût pris Médine : son prestige aurait centuplé, toute la population du bassin du Sénégal se serait jointe à lui, et il aurait probablement anéanti tous les autres forts des Français en descendant la rivière. La possession de la colonie aurait donc été compromise, l’influence bienfaisante des Européens anéantie, et l’Islam eût pénétré, avec le fer et le feu, dans des pays où une puissance chrétienne a déjà fait faire de grands progrès à la civilisation de peuplades nègres intelligentes.
Après cet échec Hadj Omar ne s’attaqua plus aux Français ; il dirigea son attention sur les pays du Niger, même sur Timbouctou ; s’il ne réussit pas à conquérir l’antique royaume du Sonrhay, il parvint pourtant à une telle puissance, que l’aîné de ses fils règne encore aujourd’hui à Ségou, et que les autres résistent énergiquement à toute tentative des Français pour aller du Sénégal vers Timbouctou. Mais le nom de Holl sera lié pour toujours à la forteresse de Médine, aussi bien que celui du général Faidherbe à toute la colonie du Sénégal.
Depuis ce temps Médine a été rendue beaucoup plus forte ; les relations des postes entre eux et leurs communications avec Saint-Louis sont bien mieux assurées ; aussi des cas semblables à celui-là ne pourront se représenter. Les forts sont reliés par une ligne télégraphique, qui va jusqu’à Saint-Louis ; de mon temps il y avait d’ailleurs de Matam à Saldé une solution de continuité, parce que les Fouta de l’endroit mettaient obstacle à l’installation des poteaux télégraphiques ; mais aujourd’hui cette interruption est sans doute comblée, et l’on pourrait, si le câble sous-marin de Dakar au cap Vert existait, communiquer directement et en peu d’heures de Paris jusque très loin à l’intérieur du pays.
Malheureusement, pendant mon séjour à Médine, il ne se trouvait à ma disposition aucun bateau à vapeur, car tous les remorqueurs étaient employés au transport des troupes. Je fus donc forcé de descendre dans un petit bateau jusqu’à la première station en aval, le fort assez considérable de Bakel. Après avoir adressé des adieux amicaux à nos aimables hôtes, nous quittâmes Médine le 8 novembre dans une petite chaloupe à quatre rameurs, bien pourvue de provisions de tout genre. Nous n’étions pas, il est vrai, très commodément installés ; mais la pensée que nous allions maintenant vers la mer, que nous étions dans le voisinage de centres européens, et les progrès constants de l’état de santé de Benitez ne me laissèrent pas songer aux petits ennuis de notre navigation dans cette barque, et nous avançâmes avec les meilleures dispositions. Le soir, à six heures, nous faisons halte près d’un village, et nous passons la nuit à terre. Les deux rives et surtout la gauche sont encore accidentées par places ; le fleuve lui-même est assez large, mais ses eaux ont déjà commencé fortement à baisser, car nous approchons de la saison sèche. Une plaie fort désagréable à supporter sur le Sénégal est celle des moustiques, dont nous avions eu peu à souffrir jusque-là, mais qui apparurent alors en masses effrayantes. Par bonheur le commandant Pol m’avait donné une moustiquaire, de sorte que je pus me protéger un peu, du moins pendant la nuit.
Le jour suivant, nous eûmes encore une descente ennuyeuse dans notre lourd bateau découvert. Un petit vapeur nous rejoignit, mais son patron déclara qu’il ne pouvait nous remorquer parce qu’il avait ordre de rejoindre Bakel aussitôt que possible et que notre barque le retarderait trop. Nous continuâmes donc très lentement, et passâmes de nouveau la nuit à terre, fort tourmentés par les moustiques. Le matin du 10 novembre nous avions à peine ramé pendant une courte distance, que le même petit vapeur venait au-devant de nous. Il avait atteint Bakel et annoncé notre arrivée, de sorte que le commandant du fort l’avait renvoyé à notre rencontre dès deux heures du matin. A bord se trouvaient le docteur Colin, médecin de la station, et le télégraphiste de Bakel. C’était là une grande marque d’attention de la part des Français : ces messieurs apportaient avec eux des vivres, des boissons et des cigares, ce qui rendit agréable notre navigation jusqu’à Bakel, où nous entrions vers midi.
Ce fort, également placé sur une colline assez haute, est le plus imposant et le plus grand de tous les postes militaires du Sénégal. Un vaste bâtiment bien aéré, tout en pierre avec des corridors larges et élevés, de grandes chambres, sert d’habitation aux fonctionnaires et aux officiers ; des fortifications complètes l’entourent, et sa garnison est aussi plus importante. Mais, de même qu’à Médine, il y avait beaucoup de malades parmi les soldats européens. Le commandant civil du cercle de Bakel, qui était souffrant lui aussi, me reçut le mieux du monde, et nous passâmes quelques jours dans le fort. Par suite de la concentration du corps expéditionnaire, il y régnait une vie très active ; les munitions et les vivres devaient être tenus prêts, et les animaux de charge réunis ; le 12 novembre il arriva quelques officiers de la colonne dans une petite chaloupe à vapeur, que l’on mit ensuite à ma disposition jusqu’au poste le plus voisin.
A Bakel se trouve toute une ménagerie d’animaux sauvages indigènes, ainsi que de jolis jardins. Dans le bâtiment principal du fort se promenait en liberté un jeune lion, qui avait pour compagnon un singe ; ils se trouvaient provisoirement très bien ensemble. Mais, le premier étant assez fort, on n’a pas dû le laisser longtemps dans ces conditions.
Parmi les officiers arrivés se trouve un jeune sous-lieutenant, très souffrant de la phtisie ; d’après tout ce que j’entends, il est perdu, car cette maladie suit toujours ici une marche galopante. Le docteur Colin, qui possède une belle collection d’oiseaux empaillés, m’en donne un grand nombre ; il me remet aussi une lettre destinée à la Société de Géographie de Paris, à laquelle il demande un subside pour un voyage d’exploration sur la rivière la Falémé. Les Français ont élevé sur ce cours d’eau des postes militaires, qui ont été ensuite abandonnés ; pourtant une société française a entrepris aujourd’hui l’exploitation des sables aurifères.