Nous quittâmes Bakel le soir du 12 novembre, et descendîmes quelque temps la rivière, avant de passer la nuit auprès d’un village. Le matin suivant, vers dix heures, nous rencontrions un grand bâtiment à vapeur chargé de troupes ; une partie de la colonne suivait par voie de terre. C’était une fraction du corps expéditionnaire, commandée par le capitaine Comb[16], accompagné de six autres officiers ; le capitaine Comb était alors destiné au poste de commandant de Médine. Il me déclara qu’il avait absolument besoin de mon vapeur et que j’aurais à me faire porter jusqu’au premier fort par un bateau à rames ! Il mit en revanche quatre laptots à ma disposition. Par suite je demeurai le jour et la nuit en cet endroit, où je fis dresser une tente pour attendre une occasion favorable de continuer ma route.

Les troupes rencontrées par nous étaient composées surtout de tirailleurs sénégalais ; sur le petit nombre de soldats européens de la colonne, il y en avait déjà beaucoup de malades. Cette expédition devait se rendre à Kita, au-dessus du poste fortifié de Bafoulabé. Il me fut désagréable d’être obligé de renoncer à mon vapeur, mais je compris parfaitement la nécessité de cette réquisition dans les circonstances présentes.

La nuit, tandis que nous demeurions en cet endroit, il passa un deuxième grand vapeur chargé de soldats ; comme je l’appris plus tard, M. Soleillet, le voyageur bien connu, se trouvait à bord ; il avait l’intention de se diriger de Médine vers l’intérieur. Ce voyage n’eut aucun résultat ; des difficultés avec le gouverneur et les officiers de la colonie allèrent si loin, que M. Soleillet fut invité officiellement à se retirer.

Nous avons attendu au passage une grande chaloupe à voile, chargée de gomme et d’arachide, et qui se dirige vers Saint-Louis ; elle remorque notre petit bateau. Il est vrai que nous avançons très lentement et que le séjour à bord est désagréable. Le capitaine Comb m’a donné des provisions, ainsi que des lettres pour Saint-Louis et une lettre d’introduction pour le poste de Matam.

Le 15 de grand matin nous faisons voile lentement vers l’aval, mais nous nous arrêtons dès dix heures, et l’équipage demeure dans un village jusqu’à deux heures. Un grand vapeur nous croise ; il est plein de soldats et remonte le fleuve ; après avoir débarqué son chargement, il redescend au bout de quelques heures seulement, mais sans s’arrêter. Sur notre table frugale apparaît maintenant presque chaque jour du poisson, aliment dont nous avons été longtemps privés ; un grand poisson, ressemblant au silure, est très abondant. D’autres, beaucoup plus petits et à peine longs de trois pouces, que l’on prend en masses énormes, sont aussi fort bons.

Durant la nuit nous avons avancé à quelque distance, de sorte que le 16 novembre, à dix heures du matin, nous atteignons le poste de Matam. Il consiste en un petit bâtiment en pierre, de construction particulière, mais très solide ; à l’étage supérieur sont pour les officiers deux chambres, incommodes et manquant absolument de confort. En ce moment il n’y a ici que quatre Européens et environ une douzaine de tirailleurs ; un sergent fait fonctions de commandant de place. Nous sommes bien accueillis et l’on nous offre l’hospitalité que comportent les circonstances.

Toute l’installation est un peu primitive, et le poste semble ne pas être considéré comme bien important, puisqu’il n’y a même pas d’officier.

J’ai remarqué dans chaque fort que les soldats sont bien nourris et reçoivent surtout un vin rouge tout à fait excellent ; cette alimentation fort rationnelle concourt à la conservation de leur santé et de leurs forces.

Le village de Matam consiste en deux quartiers, dont l’un appartenant aux Français et l’autre indépendant. En général l’autorité française ne s’étend pas beaucoup au delà du rayon des postes, qui servent en premier lieu à protéger la navigation sur le Sénégal et les marchands qui opèrent dans les terres. Il existe déjà en réalité dans la colonie un courant commercial tout à fait régulier, et, à l’exception de quelques villages fouta, personne n’inquiète les négociants européens.

Près du poste de Matam on a planté deux bananiers, les premiers que j’aie vus dans mon voyage, mais ils n’ont pas encore porté de fruits. Nous passons la nuit au fort, attendant en vain l’arrivée du vapeur promis. Il ne nous reste plus qu’à descendre le fleuve en ramant, le soir du 17 novembre à quatre heures, dans notre petite chaloupe, qui ne tient pas fort bien l’eau, de manière à atteindre le poste le plus voisin, celui de Saldé.