J’appris à Matam que le botaniste français Lecard se trouvait dans l’intérieur du pays, au sud du poste. C’est ce voyageur qui a découvert la plante nommée Vigne du Soudan ; je ne l’ai jamais rencontrée. On sait qu’il est mort peu après, au moment où l’on songeait à faire des essais avec les semences qu’il avait rapportées ; je ne connais pas leurs résultats. Lecard demanda, lors de son retour de l’intérieur à Saint-Louis, 20 francs pour chaque graine ; mais ce prix exagéré amena des difficultés entre lui et le gouverneur ; c’était en effet aux frais du gouvernement et en sa qualité d’horticulteur soldé qu’il avait fait son voyage, de sorte qu’il était tenu de livrer le résultat de ses recherches sans dédommagement. Ainsi que je l’ai dit, il mourut sur ces entrefaites, et le reste de ses collections botaniques fut plus tard vendu à Bordeaux.
Nous quittâmes donc Matam dans le petit bateau que j’avais depuis Bakel, avec trois laptots comme rameurs, de sorte que nous n’avancions que lentement : c’est une partie du fleuve particulièrement désagréable que celle entre Matam et Saldé ; il n’y habite que des Fouta, qui, en leur qualité de Mahométans très fanatiques, sont toujours en rébellion contre les Français. Il m’aurait été agréable d’avoir avec moi dans ces endroits un vapeur ou au moins quelques Européens. Nous passâmes la nuit dans un endroit inhabité, mais sans pouvoir dormir, tant les moustiques étaient insupportables. Même les indigènes, qui sont pourtant faits à bien des plaies de ce genre, dorment à certaines époques en dehors de leurs villages, sur de hauts échafaudages au-dessous desquels brûle un feu lent qui chasse les moustiques. J’avais déjà trouvé cette coutume en usage dans des villages assouanik, et tout d’abord le but de ces grands échafaudages m’avait paru problématique. Je connais différents points des côtes occidentales de l’Afrique, mais nulle part cette plaie des moustiques ne m’a paru aussi insupportable qu’ici.
Le 18 novembre nous continuâmes dans notre petit bateau cet ennuyeux voyage à la rame, à travers le pays fouta. Nous arrivâmes à un gros village, où j’aurais volontiers fait arrêter pour acheter un mouton ; mais les laptots avaient peur de cette population, et ils firent force de rames. J’achetai dans une deuxième localité quelques poissons, et j’eus de nouveau occasion d’observer l’importunité et l’insolence de ces Fouta. Ils vinrent en masse avec des fusils et des piques, insultant les Chrétiens, de sorte que Hadj Ali trouva nécessaire de rééditer la vieille histoire du médecin turc. Je fus heureux quand je me trouvai assis dans ma barque et que j’eus derrière moi cette farouche compagnie. Les Fouta sont partout les mêmes : une bande fanatique, sauvage, pillarde ; le principal devoir des Français doit être de les soumettre le plus tôt possible. Ce sont les brigandages de Hadj Omar qui ont rendu cette population aussi farouche.
Le 19 novembre nous rencontrâmes le grand vapeur le Cygne, capitaine Martin, ayant à bord l’état-major de la colonne, parmi lequel était le chef des travaux topographiques, le colonel Derrien, bien connu depuis. Le vapeur s’arrêta : on demanda qui j’étais, et, lorsqu’on entendit mon nom, je fus aussitôt invité à me rendre à bord. Je passai là une demi-heure agréable, dans un cercle d’aimables officiers, au milieu desquels se trouvait un beau-frère de M. de Lesseps. J’appris également une bonne nouvelle : c’est que le gouverneur de Saint-Louis m’avait envoyé un vapeur, qui se trouvait à Saldé ; on ne s’attendait pas à ce que je descendisse si vite le fleuve.
Nous continuâmes à ramer lentement tout le jour, en suivant le fil de l’eau, et, après une nuit passée sans sommeil à cause des moustiques, nous reprîmes notre descente le matin du 20 novembre. Nous avions enfin derrière nous les villages fouta, et devions arriver bientôt à Saldé, où le grand vapeur nous attendait. Mais nous étions depuis peu en chemin, que l’Archimède arrivait au-devant de nous. Ce bateau, entièrement vide, était spécialement destiné à me conduire à Saint-Louis. La réception qu’on me fit à bord fut excellente.
Nous pûmes nous y installer commodément ; maintenant, nos peines étaient complètement passées. Il y eut encore, il est vrai, une scène désagréable au sujet de Hadj Ali ; le commandant du navire, qui ne pouvait agir que d’après ses ordres, ne considérait que moi comme le chef de l’expédition, et il avait mission de me traiter en officier supérieur ; je pris donc seul mes repas avec le commandant, comme c’est l’habitude sur les vaisseaux de guerre ; mes gens durent au contraire vivre avec les sergents, les caporaux, etc. Benitez trouva la chose toute naturelle, mais Hadj Ali s’écria à diverses reprises : « Je suis prince » et ne put être réduit au silence que par une injonction fort énergique.
Le commandant me fit alors une communication réjouissante : sur la demande du ministère des Affaires étrangères de Berlin, transmise par l’ambassade d’Allemagne à Paris, le gouverneur du Sénégal avait été informé officiellement de mon arrivée et invité à me donner tous les secours et tout l’appui nécessaires ; par là je vis que mes lettres envoyées d’Araouan étaient arrivées en Europe, car c’est de ce point que j’avais écrit à la Société Africaine de Berlin, en la priant de faire des démarches pour moi.
Nous ne fîmes qu’un très court arrêt à Saldé. Le chef de toute l’expédition du haut Sénégal était là, malade de la fièvre, ayant près de lui le médecin en chef. Le commandant civil de Saldé était alors M. Holl, le fils du Paul Holl que le siège de Médine a rendu célèbre.
Le 21 novembre, à quatre heures de l’après-midi, nous atteignions le grand et important poste de Podor, où l’on prit du charbon. Il se trouvait là beaucoup de négociants de Saint-Louis, qui achetaient des produits du pays. Podor possède un grand bâtiment de pierre, spacieux, bien fortifié et une garnison assez forte ; de beaux jardins et de grandes et belles chambres paraissent y rendre la vie supportable, mais la chaleur est terrible et le climat malsain ; je m’aperçus du premier inconvénient pendant les quelques heures que j’y passai.
A Podor les bords du fleuve sont déjà peu élevés, et des deux côtés s’étendent des plaines immenses ; vers le sud elles se fondent dans les pays fertiles, au climat humide et chaud, de l’intérieur du Sénégal ; vers le nord ce sont au contraire des plaines ressemblant à des déserts, et que parcourent différentes tribus arabes indépendantes, Trarza, Douaïch, etc. : à certaines époques de l’année elles viennent dans le voisinage du poste pour vendre de la gomme.