Podor, avec son grand fort, les jolies maisons des négociants aisés et ses jardins, produit une impression agréable ; mais il est malsain, comme tous les autres postes situés sur le Sénégal.
Quand l’Archimède eut pris du charbon, nous continuâmes notre route. Vers onze heures du soir nous nous arrêtions peu de temps au poste de Daganar, et à trois heures du matin nous jetions l’ancre à Richard-Toll (toll signifie « jardin »), l’un des plus anciens postes et qui se distingue par ses jolis jardins ; nous y demeurâmes jusqu’au matin.
Le 22 novembre au soir nous entrions enfin dans Saint-Louis, le chef-lieu du Sénégal.
Pendant les derniers jours j’avais été surpris du grand nombre de crocodiles dans le fleuve ; du bateau on en voyait une foule étendus sur la rive, et ils disparaissaient rapides comme l’éclair quand une balle les avait frappés. L’un d’eux traversa même très tranquillement le Sénégal devant nous, avec un gros poisson dans la gueule. Il y a aussi des hippopotames, mais ils sont peu nombreux. Je fus également surpris de voir, en un point où le fleuve s’élargit, une quantité innombrable de pélicans. L’eau en était littéralement couverte et, quand le vapeur s’approchait en faisant fuir une partie de ces milliers d’oiseaux, il se produisait un bruit analogue à celui d’un coup de tonnerre lointain. Mes gens, qui ne les avaient pas vus, sautèrent d’effroi sur le pont en entendant ce bruit formidable. La faune de ces pays est très riche, et a été particulièrement étudiée par des naturalistes français : les nombreux postes où sont stationnés des médecins permettent d’obtenir facilement des collections zoologiques et botaniques venant du Sénégal ; en temps de paix, ces médecins ont peu à faire, et leur seule distraction est de réunir des objets d’histoire naturelle.
Mon arrivée à Saint-Louis mettait un terme définitif à mon deuxième voyage en Afrique. Le 22 décembre 1879 j’avais quitté les côtes de la Méditerranée à Tanger, et, exactement onze mois après, le 23 novembre 1880, j’apercevais de Saint-Louis les flots de l’océan Atlantique. Pendant ce séjour en Afrique j’ai parcouru près de 5000 kilomètres, pour me rendre des rivages tempérés de la Méditerranée, par-dessus les montagnes neigeuses de l’Atlas, dans les plaines brûlantes du Sahara. Et de là il m’était réservé d’atteindre la ville du Niger si souvent désirée et si rarement aperçue, Timbouctou, à laquelle on a donné les noms d’« Athènes africaine », de « Reine des déserts », et d’autres encore. Reçu amicalement, hébergé d’une façon très gracieuse dans cette ville, j’en partis après les adieux les plus cordiaux, et pus réussir à traverser les grandes plaines, ayant à demi le caractère de déserts, situées entre le Sahara et le Soudan. Après avoir surmonté beaucoup de difficultés sérieuses, j’atteignis la vallée du Sénégal et pénétrai ainsi dans la partie tropicale de l’Afrique. J’ai certainement été très heureux dans mon entreprise, et je dois beaucoup à une destinée amie, qui m’a permis d’exécuter un voyage devant lequel les meilleurs et les plus forts ont souvent échoué. Ce fut donc avec une satisfaction légitime et une joie évidente que je saluai la large surface de l’Atlantique, les grandes maisons blanches de Saint-Louis et les tours de la cathédrale.
Je donnerai dans les chapitres suivants quelques considérations sur Saint-Louis et la colonie française du Sénégal en général, ainsi que sur les tentatives d’expansion qui s’y produisent aujourd’hui ; ici je me bornerai à raconter en peu de mots mon retour en Europe et la rentrée de mes Marocains dans leur pays.
Nous dûmes passer à Saint-Louis près de six semaines, attendant une occasion pour notre voyage de retour. La fièvre jaune empêchait le bateau-poste de toucher à Dakar, de sorte qu’il ne nous aurait même pas été possible d’atteindre ce point. J’acceptai donc volontiers la proposition, qui me fut faite par les représentants de la maison Maurel et Prom, de Bordeaux, de m’embarquer sur l’un de leurs vapeurs. Le plus convenable me parut être le Richelieu, qui devait quitter Saint-Louis le 1er janvier. Je pris de bonne heure mes billets de passage, craignant de voir le bateau fortement assiégé, ce qui fut le cas en effet. Le prix du transport s’éleva pour moi, Hadj Ali et Benitez à 1200 francs, et à 200 pour Kaddour. J’avais formé le plan de descendre à Ténériffe et d’y attendre un vapeur allant à Mogador, pour m’en retourner à Tanger sur le même navire ; si cette combinaison ne réussissait pas, je pourrais aller de Ténériffe à Cadix avec le bateau-poste, qui fait ce trajet deux fois par mois.
Le port de Saint-Louis offre un accès difficile : il est séparé de la mer proprement dite par une barre de sable, aussi des bâtiments d’un faible tirant d’eau peuvent seuls y pénétrer ; les bateaux-poste anglais et français font escale à Dakar, d’où de petits bâtiments portent à Saint-Louis les passagers et le courrier ; et quand cela n’est pas possible, comme il arrive quelquefois, passagers et courrier sont transportés à dos de chameau par le Cayor.
Notre Richelieu n’était qu’à demi chargé : aussi passâmes-nous assez bien la barre et ses brisants, grâce au secours de pilotes lamaneurs, mais avec un fort roulis et en talonnant un peu dans le sable. En même temps que nous, sortaient deux petits bâtiments, le Tamesi et le schooner la Perdrix, dont notre navire devait prendre le chargement (de la gomme et des arachides) en dehors de la barre. Cette manœuvre dura six jours !
A bord nous sommes onze passagers, dont un médecin de la marine, malade, et qui retourne en Europe, un ingénieur des ponts et chaussées, un ingénieur des mines, qui dirige, au nom de la société française dont j’ai parlé, les laveries d’or de la Falémé, puis une femme avec un petit enfant. Parmi les passagers du pont sont une vingtaine de soldats français, d’infanterie de marine ou de spahis, qui ont dû être également renvoyés en France pour raisons de santé. On dit qu’à Bordeaux nous aurons à subir une quarantaine de quinze jours, déduction faite du trajet.