Mon Marocain Kaddour est un peu malade, et Benitez, qui s’était parfaitement remis à Saint-Louis, souffre légèrement de la fièvre. Les passagers jouent aux cartes ou pêchent ; un canot arrive le 6 janvier de Saint-Louis et m’apporte des lettres et des journaux ; parmi ces derniers se trouve la Illustrirte Zeitung de Leipzig, avec un article sur mon voyage. Vers midi un des soldats du bord meurt d’un accès pernicieux ; je ne crois pas que ce soit la fièvre jaune. On dit qu’il a été atteint à la suite d’une insolation contractée en dormant au soleil. Ce cas éveille à bord quelques inquiétudes, car on y redoute l’apparition de la fièvre jaune, qui règne encore à Saint-Louis. Le soir même, nous en avons fini avec le chargement de la cargaison, et nous partons enfin, en route pour la patrie !

L’air frais de la mer remet bien vite mes deux malades ; au contraire le médecin de la marine est très mal. Le 10 janvier à midi nous jetons l’ancre devant Santa-Cruz de Ténériffe ; la mer est fort agitée, le temps froid et désagréable. Le pic et une grande partie de l’île sont enveloppés de brouillards, de sorte que nous n’en pouvons rien voir. Quand la barque de la Santé arrive, on nous met immédiatement en quarantaine, et personne ne peut quitter le navire. J’envoyai par le premier bateau charbonnier qui nous quitta une lettre au consul d’Allemagne en le priant d’obtenir mon débarquement. Je pouvais évidemment subir une quarantaine à terre. Le consul arriva bientôt dans une petite barque et, se tenant à portée de voix, déclara que mon désir était impossible à réaliser. « Les Espagnols sont fort stricts en pareil cas », dit-il ; comme nous venions d’un endroit où la fièvre jaune est endémique, on avait repoussé catégoriquement ma demande. « Du reste, aux îles Canaries il n’y a, ajouta-t-il, aucun lazaret pour recevoir les gens en quarantaine. » Il me restait donc à aller à Bordeaux, au lieu de Mogador, et à me rendre ensuite avec mes gens à Tanger, à travers toute l’Espagne, pour les y payer définitivement. Cela augmentait les frais de voyage dans de très grandes proportions.

Après avoir pris du charbon, des vivres et de l’eau, nous quittions Ténériffe le 11 janvier, vers trois heures. La mer était encore très mauvaise, et les jours suivants elle le devint de plus en plus, de sorte que le bâtiment roulait effroyablement. Le 14, à midi, nous passions au large de Lisbonne ; le vent, que nous avions debout, rendait la marche très lente. Le 15 et le 16 janvier le temps fut un peu plus calme, mais nous eûmes beaucoup de pluie ; le lendemain, et surtout le 18 janvier, la mer redevint extrêmement mauvaise. La direction du bâtiment dut être changée (il fut mis sous le vent), et nous demeurâmes en place le jour et la nuit. Cette manœuvre avait été dangereuse et ne se fit qu’avec des oscillations effrayantes. Nous nous trouvions alors à quelques milles seulement de la barre qui est à l’entrée de la Gironde, et nous avions espéré de nous trouver déjà dans le fleuve dès le 18 janvier. La nuit suivante, qui fut effroyable, vers quatre heures, le capitaine risqua de continuer la route. Le temps s’améliora un peu vers midi ; nous pûmes distinguer la ligne des côtes. A trois heures arriva un pilote, qui nous fit franchir la barre, de sorte que nous nous trouvâmes dans des eaux tranquilles. Bientôt nous atteignions la gracieuse petite ville de Pauillac ; mais nous ne pûmes continuer jusqu’à Bordeaux, et il fallut nous arrêter dans le lazaret, pour y subir la quarantaine. Cet établissement consiste en un certain nombre de bâtiments séparés par des murs et placés au milieu d’un grand parc. Tous les passagers furent complètement isolés dans une maison où quelques employés demeurèrent avec nous. Le prix de la pension s’élève à neuf francs par tête et par jour ; la nourriture y est excellente, ainsi que la tenue des chambres. Avant d’y pénétrer, nous avions eu à supporter une fumigation pour nous et nos effets dans un bâtiment particulier.

Le temps était très froid, et la neige couvrait les célèbres coteaux à vignes du Médoc, de sorte qu’il fallut faire grand feu dans nos chambres. Dès le 22 janvier nous étions libérés ; nous nous rendions à la station du chemin de fer de Pauillac et de là à Bordeaux, où j’étais reçu le même soir par le consul d’Allemagne, Winter, et par quelques membres de la Société de Géographie bordelaise.

Je renvoyai à Tanger Benitez et Kaddour par Marseille et la mer ; pour mon compte je me rendis au même point avec Hadj Ali par l’Espagne jusqu’à Cadix et ensuite par bateau ; nous arrivâmes à peu près en même temps. A Cadix il me fallut demeurer quelques jours par suite d’un fort refroidissement ; Séville étant inondée pendant notre voyage en Espagne, nous dûmes y passer une journée dans notre compartiment de chemin de fer.

Un accueil extrêmement cordial nous était réservé à Tanger, de la part des représentants de toutes les puissances européennes, et surtout du ministre résident d’Allemagne et du consul d’Autriche ; les quelques semaines que je passai là dans la maison hospitalière du ministre sont parmi mes plus agréables souvenirs.

Il fallut enfin me séparer de mes amis de Tanger, et je repris lentement mon voyage de retour par l’Espagne et la France ; à Madrid, Bordeaux, Marseille, Montpellier, Lyon et Paris eurent lieu des séances extraordinaires des sociétés de Géographie, où il me fut donné de pouvoir faire un compte rendu succinct de mon voyage. En avril 1881 j’arrivai à Berlin, et en mai je rentrais à Vienne, après une absence de vingt mois.


CHAPITRE X

LES COLONIES FRANÇAISES DU SÉNÉGAL.