Et j'ai entendu un bruit—bruit d'un orage,—puis des soupirs, des milliers de voix humaines, puis un rugissement de tempête, rugissement formidable, et les morts et les cadavres s'agitèrent, et leurs bras se tendirent vers moi.... Et je me suis réveillé tout couvert de sueur.»

Orphelin à seize ans, Henrik Ibsen fut obligé pour gagner sa vie de quitter l'école et d'accepter une place d'élève-commis dans une pharmacie à Grimstad, petite ville de 800 habitants, sur les bords du Skager-Rack qui fait communiquer la mer du Nord avec le Cattégat.

Tout en préparant des pilules et des sirops, il s'abandonnait à la versification.

Le frémissement électrique qui parcourait alors l'Europe entière et la remuait jusque dans ses fondements, ébranla aussi la Scandinavie. Jusqu'à cette époque la Norvège se trouvait sous l'influence du Danemark, mais dès 1847 le mouvement nationaliste y devint grand; on commença à purifier le dialecte norvégien, qui fut adopté par les écrivains, on ne donna dans les théâtres que des pièces nationales et ce mouvement eut sa répercussion jusqu'à la pharmacie de Grimstad, où le jeune poète discutait si la Révolution Française deviendrait la Révolution Universelle.

Lorsque, en 1848, la nation hongroise, sortant de la torpeur dans laquelle l'Autriche l'avait plongée, entama l'oeuvre de la renaissance, lorsque après trois siècles de luttes contre les usurpations inhumaines, luttes douloureuses et sanglantes, la Hongrie se révolta; lorsque le poète de son indépendance, Petoefi, s'écria: Debout, peuple hongrois! une voix isolée et faible mais enflammée lui répondit des bords du Skager-Rack, celle d'Ibsen, qui, dans un long poème, surexcita les hongrois à l'action, à la lutte pour la Liberté.

II

La boutique de Grimstad devient trop étroite pour le créateur de Brand, il ne veut, pas rester pharmacien, son âme aspire vers d'autres rives....

En 1850, il entre à l'Université de Christiania. En compagnie de Bjornstjerne-Bjornson, Jonas Lie, Vinje,—tous devenus plus tard célèbres—il suivit, pendant cinq mois le cours de Helmberg. Dans sa poésie le vieux Helmberg Bjornstjerne-Bjornson parle aussi de son camarade d'école: «Pâle, sec et excité, Ibsen est assis cachant sa figure dans sa longue barbe noire.»

Les études n'allaient pas trop bien. (Ce n'est que plus tard qu'Ibsen reçut, honoris causa, le titre de docteur en philosophie, dont l'auteur de l'Ennemi du peuple est très fier). L'étude ne suffit pas pour développer les germes du talent original, c'est la vie entière qu'il faut, une vie de combats, de souffrances et d'épreuves.

Ibsen lisait Shakespeare, Schiller, Goethe, mais le livre qui eut à cette époque une grande influence sur lui fut Catilina de Salluste. La figure de Catilina se grava dans son esprit, éveilla en lui une profonde sympathie pour les révoltés. Il fit une pièce portant ce nom et le 26 septembre 1850 il la vit représentée sur la scène. La critique fut sévère. Et pourtant un éloge bien pesé et sincère est souvent plus utile à une nature délicate que la plus juste des critiques.