En 1851 Ibsen, Bjornstjerne-Bjornson et Vinje entreprirent, avec un programme très libéral, la publication d'une revue hebdomadaire: Andrimmer qui disparut au bout de neuf mois. C'est dans cette revue que furent publiées les premières poésies d'Henrik Ibsen, une épopée: Helge Hundingsbane et une pièce satirique Norma.

«Je me rappelle si nettement, comme si cela venait de s'accomplir,
Le soir où je vis dans la feuille mes premiers vers imprimés,
Assis dans ma tannière, lançant des spirales de fumée,
Je rêvais, je songeais, joyeux dans mon bonheur».[2]

La même année le jeune dramaturge fut nommé régisseur général du théâtre de Bergen qui venait d'être fondé par Ole Bull, célèbre violoniste norvégien. Il occupa cette place jusqu'en 1857 et devint alors directeur du théâtre de Christiania qui fit faillite en 1862. C'est Bjornson qui le remplaça à Bergen.

Egalement en 1857, Ibsen épousa Susanne Daae Thoresen, fille du pasteur de Bergen et de madame Magdalena Thoresen, femme de lettres, d'origine danoise, dont les ouvrages sont très connus en Scandinavie, notamment Studenten (Etudiants) et un grand drame Kristtoffer Valkendorff.

Ce fut un mariage d'inclination. L'auteur de la Comédie de l'Amour aima comme on aime quand on n'aime qu'une seule fois, et d'un sentiment dont n'est capable qu'une grande âme.

Madame Henrik Ibsen est une femme supérieure. Elle prend à l'oeuvre de son mari un très grand intérêt et elle y est pour beaucoup. C'est elle qui inspire la création de ces femmes fortes et indépendantes qui peuplent les pièces d'Ibsen. Elle est la première personne à laquelle son mari communique ses pensées et lit ses drames. Elle aime à les discuter. Le grand dramaturge a compris combien il gagne à laisser la parole libre à sa compagne et il lui en sait gré. Dans son volume de poésies, Digte, on trouve des vers que ses intimes savent être dédiés à sa femme: «Elle est la vestale qui entretient dans mon âme le feu sacré jamais éteint. Et c'est parce qu'elle ne veut point être remerciée que je lui dédie ces vers, et je lui dis: Merci.»

On éprouve un grand plaisir à entendre madame Ibsen parler de l'oeuvre de son mari. Avec sa forte intelligence, sa compréhension parfaite, sa sympathie fervente et enthousiaste, elle en est le juge et le commentateur le plus clairvoyant.

Elle n'est pas jolie, mais ses grands yeux noirs rayonnent de bonté et sa voix de contralto est douce et caressante. On raconte qu'Henrik Ibsen dit jadis de sa fiancée: «Elle n'est pas jolie, mais intelligente et gaie.»

Madame Ibsen était dans sa jeunesse une très intrépide touriste. Elle est d'une modestie fière et indépendante. Elle se soustrait avec beaucoup de discrétion aux triomphes de son mari et le laisse seul cueillir ses lauriers.

Leur unique fils, M. Sigurd Ibsen, a passé la plus grande partie de sa vie à l'étranger auprès de ses parents. Il y a à peine trois ans il a été question de créer pour lui à l'Université de Christiania une chaire de sociologie, mais le conseil de l'Université déclina ce projet ce qui causa au vieux poète beaucoup de chagrin. M. Sigurd Ibsen a épousé la fille aînée de Bjornson. Cette union de leurs enfants a rapproché un peu, après une longue séparation, les deux grands écrivains norvégiens. Mais la forte amitié qui les liait, il y a vingt-cinq ans, est brisée; il n'y a plus un seul point important sur lequel ils sentent et pensent de même. Leurs idées sont complètement opposées non seulement sur la politique mais aussi sur certaines questions scientifiques.