Comme madame Tolstoï, c'est madame Ibsen qui s'occupe du côté matériel des oeuvres de son mari. «Les philosophes font souvent abstraction, non pas seulement d'intérêts immédiats, mais de tout intérêt réel; au lieu que les femmes, toujours placées au point de vue pratique, deviennent très rarement des rêveurs spéculatifs et n'oublient guère qu'il s'agit d'êtres réels, de leur bonheur ou de leurs souffrances.»[3]
III
Christiania, à l'époque où Ibsen prit la direction du théâtre, était une petite ville avec toutes ses mesquineries.
«Christiania, le plus assommant et mesquin de tout ce qui est assommant et mesquin; Christiania, la cité sans style, un trou de petite ville sans l'intimité d'une petite ville, une capitale sans la vie d'une grande ville. Partout, un prosaïsme sans espérance: rien que la banalité la plus usée et la plus pénible.»[4]
Le conflit entre les partis et les classes différentes de la société y est encore aujourd'hui très aigu.
Nous sommes dans un pays où chacun a son titre, où l'on ne s'adresse à personne sans lui dire «Monsieur le professeur», «Monsieur le docteur», «Monsieur le négociant».[5]
En aucun lieu du monde on n'est enveloppé autant qu'ici de la froide austérité luthérienne. «Il y a en Norvège, dit Bjornson[6], plus de Thorbjoern[7] que de Arne[8].»
Les allures libres d'Ibsen, son caractère toujours en révolte lui valurent beaucoup d'ennemis. Sa pièce la Comédie de l'Amour[9] qui fut représentée en 1863 fit un tapage considérable. N'étant pourtant qu'un reflet exact des hypocrisies et des mensonges conventionnels de la société, elle fut trouvée révoltante.
«Les médiocres natures éprouvent toujours un sentiment de défiance et d'effroi à côté des natures puissantes et originales, qu'elles sentent bien devoir un jour leur échapper.»[10]
Quand, suivant l'exemple de Bjornson et de Jonas Lie, Ibsen, dont la situation matérielle était toujours précaire, demanda à la Chambre norvégienne, le Storthing, le Subside, le Digter gage, que celle-ci alloue aux écrivains de promesse, l'un des membres de la commission du Digter gage, professeur à l'Université de Christiana, répondit que «ce n'était pas le subside que méritait l'auteur de la Comédie de l'Amour, mais une bastonnade.»