Les gigantesques débris d'un monde brisé nous font comprendre la vanité de l'homme et la grandeur de la pensée; on se sent en communication avec l'infini, avec l'humanité entière. Le poète révolté du nord visita la vieille république de Florence, ce véritable berceau et foyer de la Renaissance, pays d'illustres exilés, spoliés, décapités, de Michel-Ange, de Machiavel, de Léonard de Vinci, de Dante, ce poète souverain, ce roi des chants sublimes, qui, comme un aigle plane sur la tête des autres poètes.[2]

Ibsen vit Arezzo, la patrie de Pétrarque; il admira la belle cathédrale de Milan, cette montagne de marbre blanc, sculptée, ciselée, découpée à jour, d'un symbolisme divin! Il vit Venise, la ville du silence, et la morne Pise, frappée de la terrible malédiction de Dante:

Ahi Pisa, vituperio delle genti.[3]

Le lac de Lugano, ce golfe resserré entre deux monts rappelait au poète Scandinave un de ces fjords allongés dont sont déchiquetées les côtes de son pays natal. A Gênes, il aimait marcher par la route fleurie de la Corniche, qui, pleine d'orangers en fleurs, de cédrats, de palmiers, suit le contour de la rive; au-dessous de soi, à des milliers de pieds, on voit la mer, la mer immense, qui semble une surface bleue immobile, mais qu'on sent animée et vers laquelle se porte incessamment le regard comme vers tout ce qui décèle la vie, la vie que l'homme aspire, la vie éternelle!

C'est là qu'Ibsen comprit que, «le monde est, d'un bout à l'autre, une vision extraordinaire, et qu'il faut être aveugle pour n'en être pas ébloui.»[4] Mais c'est surtout dans la grandeur triste de Rome qu'il se retrouvait lui-même. Rome établit un accord harmonieux entre la majesté des ruines du passé et celle de l'avenir de l'âme humaine. Et, dans le silence pur de la lumière d'Italie, Ibsen écrivit Brand[5], en 1866, après plusieurs drames romantiques, alors que les révoltes grondaient dans son coeur; puis, en 1867, Peer Gynt, qui aspire déjà vers des temps plus doux.

Henrik Ibsen resta en Italie jusqu'en 1868; il en emporta avec lui, pour toujours, l'amour de la nature et des arts.

De l'Italie, il alla à Munich, à Dresde, à Berlin.

II

Rien de plus intéressant que le mouvement intellectuel de ces années, en Europe. Des hommes supérieurs parlent, écrivent et donnent aux esprits une impulsion merveilleuse; le champ des idées est profondément remué; de grandes doctrines se formulent, de graves polémiques se soulèvent et rarement on vit une époque où le mouvement fût plus ardent, plus agité, plus rempli de promesses et d'espérances.

Les pensées d'Ibsen s'élargirent de plus en plus et son esprit s'ouvrit à la contemplation de l'Univers. L'exil est une bonne école pour les âmes fortes et conscientes, il leur enseigne la valeur morale du précepte de Socrate: «Connais-toi toi-même»; il leur apprend aussi à comprendre les autres.