Partout Ibsen demeurait un observateur fidèle de la vie et des moeurs, et partout il vivait solitaire, isolé au milieu de ce monde souvent trop sociable. Son âme sensitive de poète lui disait que la poésie du silence est plus morale que levain bruit.
Et son oeuvre augmente toujours.... En 1869, il écrit l'Union des jeunes. La même année Charles XV le nomme délégué à l'inauguration du canal de Suez.
Après les fêtes de Port-Saïd, il fit un voyage de six semaines sur le Nil et retourna à l'étranger, à Munich. Car la Norvège lui resta froide. «La masse, la foule, la médiocrité, ne comprend pas les isolés, les élus.»[6]
Et pourtant l'influence d'Ibsen grandit déjà.[7] Certains hommes ignorés de la foule exercent en réalité dans la vie une plus grande influence que ceux dont la popularité est la plus bruyante. Mais la vaine attente de l'approbation de ses compatriotes aigrit son âme; dans sa fière misère il reconnaissait vivement l'injustice commise envers lui par les norvégiens. «Rien n'est plus amer que d'être incompris!» dit Jean-Gabriel Borckman, l'un des personnages de sa pièce du même nom.
Le poète cependant ne laisse pas libre cours à sa plainte. Les succès faciles des médiocres le font sourire. Lent, mais tenace, il écrit livre sur livre. Les hommes vraiment progressifs s'avancent sans fracas, mais avec de la suite et de la continuité. A celle marque se reconnaît le génie qui, lorsqu'il le veut, plie à son obéissance les obstacles mêmes qui semblent devoir l'entraver. «La vocation, dit Brand[8], est un torrent qu'on ne peut refouler, ni barrer, ni contredire. Il s'ouvrira toujours un passage vers l'Océan.»
Les foudres du clergé et de la cour n'empêchaient guère Descartes de chercher sa Méthode. La petite Hollande était fière de lui offrir l'hospitalité.
Les esprits supérieurs suivent les traces glorieuses de leurs devanciers, ils savent que les maîtres les plus illustres de la Pensée ont souvent connu et la tristesse de l'exil et la raillerie des méchants et même les horreurs de la faim.... Leur âme s'imprègne d'une tristesse amère, mais elle demeure douce et grande, toujours et quand même. La souffrance vivante vaut mieux que le repos sans vie. Un sourire d'incrédulité dédaigneuse est leur seule réponse à toutes les petitesses, à toutes les flatteries.
«L'homme de génie ose seul contempler sans pâlir le visage étrange des siècles, défier le temps, raidir contre le flot intarissable de l'oubli une poitrine libre, et attester devant le jugement des ténèbres, debout sur d'innombrables cercueils, la noblesse réelle de l'humanité.»[9]
Le génie ne tâtonne pas, mais embrassant tout d'un coup d'oeil, il va droit au but, qu'il poursuit avec fermeté, et se rit des sarcasmes de la foule qui ne comprend rien à ses oeuvres.
Ibsen erra d'une ville à l'autre, toujours plein d'amertume contre ses compatriotes et plein de tendresse pour son pays. Jamais on ne sent mieux combien une chose nous est chère que lorsqu'on se trouve loin d'elle. On songe plus au sol natal quand on ne voit pas son vague horizon; on songe à ses blés mouvants, à ses vertes prairies ou à ses montagnes neigeuses, et plus encore à ses tristesses et à ses douleurs, car on participe mieux à ses souffrances qu'à ses joies; on a toujours les mêmes regrets et pas toujours les mêmes espérances.