Le pasteur Manders reproche à Mme Alving d'avoir été dominée toute sa vie par une invincible confiance en elle-même, de n'avoir jamais tendu qu'à l'affranchissement de tout joug et de toute loi, de n'avoir jamais voulu supporter une chaîne quelle qu'elle fût. La révolte?—Jamais! «Notre devoir consiste à supporter en toute humilité la croix que la volonté d'en Haut trouve bon de nous imposer.» Le bonheur?—Nous n'y avons pas droit. «Chercher le bonheur dans cette vie, c'est là le véritable esprit de rébellion.»[12]

La lumière? S'éclairer dans les limites du possible?—Point. La lumière, la morale, l'honneur sont le monopole de la religion. Elle seule commande à la terre, au nom du ciel. Dans Rosmersholm le recteur Kroll cherche à démontrer que les dévots seuls peuvent avoir des principes moraux.

ROSMER.—Ainsi tu ne crois pas que des libres-penseurs puissent avoir des sentiments honnêtes?

LE RECTEUR.—Non, la religion est le seul fondement solide de la moralité.

C'est grâce probablement à cette moralité que l'éternité des peines est considérée comme un dogme fondamental de la religion chrétienne qui n'a pas été répudié par le protestantisme. Cette solution donne à cette religion un aspect de sévérité qui apparaît plus grand encore quand on songe que l'enfer est encouru pour de simples infractions à la morale rituelle.

Pour eux-mêmes, ces prêtres sont moins sévères; eux-mêmes, ils font tout le contraire de ce qu'ils prêchent; eux-mêmes, ils ne sont point esclaves prosternés d'aucun symbole, d'aucune morale, car si leur foi est prospère, leur bonne foi est absente.

Le vicaire Rorlund[13] prêche une austérité implacable et fait la cour à la jeune Dina; mais «quand on est, par vocation, un des soutiens moraux de la société, dit-il, on ne peut être trop circonspect».

La Bible, l'Evangile d'où ils prétendent tirer leur enseignement, ils les interprètent à leur manière. Voici comment le pasteur Straamand explique à un un jeune séminariste le Ne construis pas sur le sable de l'Evangile. Cela veut dire, d'après lui, que «sans rémunération on ne peut prêcher ni en Amérique, ni en Europe, ni en Asie, nulle part enfin».[14]

La religion n'est plus pour eux un apostolat, mais un métier, un gagne-pain, un commerce. Ce ne sont pas les problèmes de religion ou de morale, mais les luttes politiques qui les intéressent; politiciens, industriels, conférenciers, ils traitent dans les églises et dans les temples des sujets d'actualité et des questions à la mode.

Par le mot charité ils trompent et exploitent le peuple qu'ils devraient éclairer et soutenir. «Il n'y a pas de mot qu'on traîne dans la boue comme le mot charité. Avec une ruse diabolique on en fait un voile pour masquer le mensonge.»[15]