La femme ne peut que bien rarement prendre aussi les chemins de traverse, d'abord parce que s'y lancer est plus dangereux pour elle, en sa qualité de partie prenante, et ensuite parce que chaque pas fait en dehors du mariage lui est compté comme un crime que ni l'homme ni la société ne pardonnent. La femme est obligée de considérer le mariage comme un asile, car en dehors du mariage la société lui fait une situation qui n'a rien d'enviable.

L'intérêt matériel enchaîne l'un à l'autre des êtres humains. L'une des parties devient l'esclave de l'autre et est contrainte, par «devoir conjugal», de se soumettre à ses caresses les plus intimes, qu'elle a peut-être plus en horreur que ses injures et ses mauvais traitements. Un pareil mariage n'est-il pas pire que la prostitution? La prostituée est encore jusqu'à un certain point libre de se soustraire à son honteux métier, elle a le droit de se refuser à vendre ses caresses à un homme qui, pour une raison ou pour une autre, ne lui plaît pas. Mais une femme vendue par le mariage est tenue de subir les caresses de son mari, quand bien même elle a cent raisons de le haïr et de le mépriser.

Considérer la femme comme leur égale répugne aux préjugés des hommes. La femme, pour eux, doit être soumise, obéissante, confinée exclusivement dans son ménage; elle doit comprimer ses pensées, ses aspirations personnelles, dût-elle périr intellectuellement de cette situation opprimée. Que de souffrances morales, que de pleurs, de nuits sans sommeil, brisant pour toujours l'organisme de ces pauvres êtres, anéantissant leurs espérances!

Mme Alving[11] est l'une de ces admirables et malheureuses figures. Elle a reçu dans sa jeunesse «quelques renseignements où il ne s'agissait que de devoirs et d'obligations». Pendant vingt ans elle a vécu là-dessus, souffrant silencieusement auprès de son mari malade et débauché. Une seule fois seulement, lasse de vivre auprès d'un fou qu'elle n'aimait pas, elle se précipite chez le jeune pasteur qu'elle aime et dont elle se sent aimée. «Me voici, prends-moi!» «Femme, répond le faux disciple de Jésus, retournez chez celui qui est votre époux devant la loi!»

L'élan qui l'a poussée vers le bonheur et la liberté a été vite réfréné; elle est redevenue la femme austère pour qui la vie est une vallée de larmes et qui ne peut répandre autour d'elle la lumière et la gaîté d'une âme heureuse. Durant vingt ans cette femme admirable eut le courage de cacher à tous les misères de sa vie domestique. «J'ai supporté bien des choses dans cette maison, avoue-t-elle plus tard. Pour retenir mon mari les soirs et les nuits j'ai dû me faire le camarade de ses orgies secrètes. J'ai dû m'attabler avec lui en tête-à-tête, trinquer et boire avec lui, écouter ses insanités, j'ai dû lutter corps à corps avec lui pour le mettre au lit. J'avais mon fils, c'est pour lui que je souffrais tout. Mais lorsque j'ai reçu le dernier outrage, quand j'ai vu dans les bras de mon mari ma propre bonne ... alors....» Alors, elle se révolte, elle veut apprendre à son fils «la vraie vie....» Nora[12], révoltée également par le mensonge de sa vie conjugale, abandonne tout à fait et la maison et ses enfants....

Et c'est cette famille qui est appelée à former la jeune génération!

«La famille doit être un arbre puissant dont les racines plongent à une grande profondeur dans le sol, tandis que les cimes montent haut vers le ciel et que les branches protectrices couvrent un large espace. Or, elle est réduite à l'état d'un maigre arbuste sans racines, dont le pauvre feuillage est impuissant à donner un abri.»[13]

Les rejetons vigoureux et multipliés ne sortent que d'une famille forte. Ceux qui ont été élevés d'une manière absurde ne peuvent pas élever les autres d'une manière sensée. Une multitude d'aveugles ne donnera jamais un voyant, une réunion de malades ne fera jamais un homme bien portant.

Quand on songe à la jeune génération qui s'élève au sein de ce milieu corrompu et déséquilibré, une douleur, une épouvante, vous étreint l'âme....

Notes: