Tous ces êtres sont las, fatigués de vivre, à peine entrés dans la vie. Leur moral est égal à leur physique. «Les désirs, sentiments, passions, qui donnent au caractère son ton fondamental, ont leurs racines dans l'organisme, sont prédéterminés par lui.»[8] Quel abaissement des caractères et de la volonté!
Jamais le sens moral n'eut une voix moins puissante, jamais la conscience ne parla moins dans le monde. La soif des jouissances matérielles paraît avoir étouffé tout sentiment supérieur. La loi du plaisir exclusif engendre fatalement tous les égoïsmes et tarit dans leur source tous les sentiments élevés de l'âme. La dégénérescence des moeurs ne consiste pas seulement dans l'accomplissement des actes immoraux, elle existe aussi dans la pensée corrompue, dans l'imagination malade. On ne croit qu'à la force brutale, à l'argent, aux impulsions extérieures; on ne croit plus à la conscience, à la volonté, à l'amitié.
Borckman[9] regrette amèrement de s'être confié à un ami qui l'a trahi. Cette trahison le fait maudire L'amitié: «Savoir tromper, c'est en cela que consiste l'amitié», dit-il.[10]
Et comment en serait-il autrement? Hoc sentio, nisi in bonis amicitiam esse non posse. L'amitié réelle ne peut exister que dans le bien. Et le bien leur est étranger! Les larges horizons se rétrécissent, on ne sait plus aimer, on ne connaît même plus les haines vigoureuses, le caractère s'efface, le caractère disparaît. «Un caractère bien fade est celui de n'en avoir aucun.»[11] On n'a plus le respect de soi-même, il n'y a pas de sentiments généreux, ni dévouement, ni désintéressement.
Cabotins, arrivistes, ils sont envieux, fats, vaniteux, sans principes, sans bases. L'un de ces «jeunes», l'avocat Stensgard[12], est le type admirable de l'arriviste moderne. Il fonde l'Union des jeunes pour combattre le vieux parti politique et particulièrement le vieux chambellan, mais il suffit d'une simple invitation à dîner de la part de celui-ci pour qu'il oublie tous ses discours enflammés, toutes ses promesses, même son désir d'épouser Mlle Monsen, car il s'aperçoit que la fille du chambellan même est beaucoup plus riche et que c'est un parti plus avantageux.
Et lorsqu'il apprend qu'elle est ruinée et que Mlle Monsen ne veut plus de lui, il se décide à épouser—également trop tard—une riche aubergiste, à laquelle, étant très prévoyant, il faisait aussi une cour assidue.
On fonde des Unions, des Cercles, des Ecoles, des Ligues, pour mieux masquer, dans l'anonymat, le vide de ceux qui s'y réfugient. Que de nullités peuvent abriter des noms pompeux comme Union des jeunes! Toute leur morale, c'est celle du succès. Honesta quaedam scelera successus facit.[13]
Et dès qu'un esprit indépendant s'éloigne de ces Unions pour ne suivre qu'un chemin droit et librement choisi, les médisances, les calomnies, les perfidies, les hostilités basses, les intrigues le poursuivent de toutes parts.
Seuls, les forts continuent le combat, n'écoutent que la voix de leur conscience, sans se laisser décourager, et ne prêtent qu'un sourire de pitié aux parasites, qui en médisent. Les autres, les faibles, perdent leur foi en eux-mêmes et tombent empoisonnés.
La véritable valeur morale n'a besoin ni d'insignes, ni d'écoles, ni de ligues pour se révéler, elle se trahit, même quand on la cache, comme la misère morale se trahit même quand on la dissimule. Pratiques jusqu'à l'excès, les «jeunes» d'aujourd'hui ne font que prostituer chaque jour les forces de leurs pensées et de leurs affections. Le champ de leurs exploits est la vie dite mondaine dont la haute science consiste pour eux dans l'art de laisser deviner avec élégance les mérites qu'ils n'ont pas. Et ils plaisent....