On plaît souvent plus par ses défauts que par ses qualités. Toute leur phraséologie, tous leurs beaux discours ne servent qu'à eux-mêmes, à leur carrière. Ce qu'ils cherchent, c'est à jeter de la poudre aux yeux, c'est à faire quelque chose. Peu importe ce qu'on fait—jouer aux courses ou fonder des Unions—l'essentiel est de faire. «Du haut en bas, si l'on nous prend tous en bloc, on peut nous appeler une race de faiseurs,» dit le maître d'école dans Brand.

La seule, la vraie Union de tous ces êtres atteints d'anémie morale, le seul point sur lequel ils sont tous d'accord, c'est l'argent, cause de lâchetés, de suicides, de la démoralisation, de toutes les horreurs. «L'argent est un maître abominable, il ne doit être que le serviteur.»[14]

Ce maître abominable règne aujourd'hui en toute liberté, et sa domination est un des caractères saillants de notre société. Le nom de ce métal a pris dans la vie sociale une signification qui fait de lui le maître de la vie. L'argent a supprimé le travail individuel, il pervertit celui dont le coeur était pur, le rend égoïste, incapable de nobles élans d'âmes, il divise la famille, il pousse le jeune homme à épouser non pas celle qu'il aime mais celle qui est riche, il pousse la mère à sacrifier le bonheur de sa fille en la donnant au plus riche épouseur. Aucune branche de la société n'échappe à l'adoration universelle de la Bête d'Or: «Jeunes mariés dont les rêves d'amour sont des rêves dorés et qui avouent sans vergogne qu'ils aiment non pas telle ou telle personne, mais telle ou telle dot, comme si la famille n'avait d'autre but que d'unir et de procréer des sacs d'écus; époux, dont la crainte de diminuer leur bien-être arrête les élans de la passion; financiers qui, froidement, par leurs coups de bourse, prennent l'épargne de pauvres gens, les condamnent à la misère, préparent leurs suicides, mais dont on exalte le bon coeur parce qu'ils donnent quelques francs dans une souscription publique, bourgeois qui vivent chichement, se refusant tout plaisir, afin d'entasser quelques pièces d'or de plus; rentiers dont l'existence se passe à toucher les intérêts, à les mettre de côté, à en toucher de nouveaux, à supputer les chances de hausse ou de baisse et dont la pensée rabougrie ne s'élève pas au-dessus de cet étroit horizon; écrivains qui, sous couleur d'art, débitent des romans pornographiques, afin de réaliser de plus gros bénéfices; magistrats condamnant sans pitié de pauvres malheureux qui ont «tondu un pré de la largeur de leur langue», mais pleins d'indulgence pour les agioteurs ayant dérobé des millions et dont l'appui leur paraît promettre des jours fortunés; politiciens dont l'hostilité se laisse attendrir à propos, quand il s'agit de questions dans lesquelles se trouvent intéressées de puissantes sociétés financières; catholiques, protestants, juifs, tous, se roulant aux pieds du Veau d'or, attendent de lui un sourire.»[15] Il faut leur crier leurs vérités en face, à tous ces inutiles, à l'intelligence vide, au coeur sec, infatués d'eux-mêmes, orgueilleux sans grandeur, égoïstes sans esprit, traînant à la remorque de leurs passions une existence factice et déprimante, sans but, sans volonté, sans idéal, sans foi!

Le luxe immédiat est le souverain bien, l'argent est la seule idole de ces humains dits civilisés. Les parlements, les chancelleries, les rédactions, sont des succursales de la Bourse. L'argent mène la religion, l'argent mène la politique, l'argent mène la presse, l'argent mène la famille, l'argent mène tout et tous. Toute leur volonté étant dirigée vers l'argent, il ne leur en reste rien pour la vie. Ils n'ont même pas la volonté d'être heureux. «Êtres incomplets, ils n'ont que le désir, sans avoir la pensée; ils imaginent, mais ils ne savent point vouloir.»[16]

Dans la Comédie de l'amour, le poète Falk et Svanhild se déclarent leur amour.

FALK.—Dans ma barque naviguant vers l'avenir, il y a place pour deux. Si vous avez du courage, marchons côte à côte dans le combat. Côte à côte nous marcherons et notre existence sera un long cantique d'adoration et d'actions de grâce.

SVANHILD.—La lutte est facile quand on est deux à combattre et que l'un des combattants est un homme vaillant.

FALK.—Et que l'autre est une femme généreuse; il est impossible que deux êtres semblables succombent.

SVANHILD.—Prends-moi donc tout entière. Les fleurs s'épanouissent, mon printemps est venu. Et maintenant, luttons contre la misère et la douleur!

Croyez-vous que Falk et Svanhild tenteront le bonheur? Point. Un négociant leur fait comprendre que si