HIALMAR.—Qu'est-ce que tu ne comprends pas?

GRÉGOIRE.—Cette grande liquidation qui devait servir de point de départ à une existence nouvelle, à une vie, à une communauté basée sur la vérité délivrée de tout mensonge?

HIALMAR.—Je sais, je sais très bien.

GRÉGOIRE.—J'étais si intimement persuadé qu'à mon entrée je serais frappé par une lumière de transfiguration illuminant l'époux et l'épouse. Et voici que devant moi tout est morne, sombre, triste.

Ils n'ont même pas le courage de leur rénovation! La moindre lutte morale brise ces malades. «L'état physique de l'individu doit être en rapport avec ce qu'il aura à supporter, sans cela une émotion contraire serait un obstacle fatal.»[19] Tout leur tapage étourdissant n'est fait que pour cacher la faiblesse de leurs convictions, de leur foi. «Le doute et le trouble sont dans toutes les âmes; la défiance est dans tous les esprits.»[20] Le doute pénètre partout, il porte le découragement; jusqu'au fond de l'être, là où se puisent les grands élans, là où l'homme entend la voix mystérieuse et puissante qui le sollicite à être lui-même. Il vaut mieux que l'âme humaine se berce de rêves; chimériques en s'avançant toujours que de végéter dans l'inaction et le doute. Si le doute amène les âmes fortes vers la lumière, il anéantit complètement les faibles, les dégénérés, les infirmes moraux, les déformés par la société. La folie du doute perpétuel n'est que l'exagération de cette perplexité continuelle qui amène les hommes à ne plus oser rien faire, rien désirer, rien vouloir, rien tenter. Pascal a dit quelque part que «le dessein de Dieu sur nous est plus de perfectionner la volonté que l'esprit». Vérité, hélas, trop oubliée de nos jours. Les meilleurs esprits n'osent pas seulement agir, ils n'osent rien affirmer, rien nier, rien vouloir avec énergie.

Le doute porte sur tout. Même ceux qui aspirent vers quelque chose de supérieur, vers la liberté, vers la lumière «qui pensent et croient ne veulent pas s'en rendre compte, ne veulent pas s'y arrêter».[21] Dans un moment de crise, ils crient comme Oswald[22]: «Le soleil!... Le soleil!...» et ils ne font rien pour dissiper les ténèbres où ils végètent!

«Vous voulez bien croire un peu, mais sans y regarder de trop près, et faire peser tout le fardeau sur celui qui, vous a-t-on dit, s'est chargé de l'expiation. Puisqu'il s'est laissé couronner d'épines pour vous, il ne vous reste plus qu'à danser. Mais il s'agit de savoir où cette danse vous mène.»[23] Ce ne sont pas eux qui régénéreront l'humanité. «Les dégénérés ne changent pas l'histoire; ils la subissent.»[24] L'avenir n'est pas à eux. L'avenir est à ceux qui sont désabusés.

Notes:

[1] Ibsen. Un ennemi du peuple.

[2] Edmond Demolins. A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons, p. 3.