[23] Ibsen. Brand.

[24] Kropotkine. L'Anarchie, sa philosophie, son idéal, p. 25.


CHAPITRE VI

GERMES TRANSITIFS

Si l'anthropologie moderne a prouvé la transmission des vices et des maladies par les parents à leurs enfants, la psychologie n'a pas moins démontré que parmi la médiocrité des êtres apparaissent quelques individus mieux doués qui, après avoir traversé une période d'évolution et de crise, triomphent, deviennent des types plus parfaits et obtiennent de nouvelles victoires et de nouveaux progrès. «L'humanité, en se débattant dans une lutte séculaire pour améliorer ses institutions sociales, atteint involontairement à quelque chose de bien différent et de bien plus grand: sa propre réforme, l'ennoblissement de son caractère moral, le couronnement de l'évolution biologique grâce à la création d'un type plus élevé et plus pur.»[1]

Ces êtres souffrent dans la société actuelle, leurs droits sont méconnus. Ces âmes étouffent sous le poids des préjugés et des mensonges, elles ne peuvent aisément s'enlever et prendre leur vol; elles n'ont ni liberté, ni indépendance pour assurer leur existence, elles doivent s'incliner sous la volonté des seigneurs de la finance, de la politique, de la pensée. «Le manque d'oxygène affaiblit la conscience, et l'oxygène manque presque absolument dans notre société, puisque toute la majorité compacte est assez dénuée de sens moral pour ne pas vouloir comprendre que l'on n'édifie rien sur une fondrière de mensonge et de fourberie.»[2]

«On étouffe ici, dit Brand; un air de sépulcre s'élève de cet étroit vallon. En vain on y déploierait un drapeau, aucun souffle frais et libre ne le ferait flotter. «Tout ce qu'il y a de bon au fond des hommes sera étouffé si on laisse subsister cet état de choses. Mais cela ne doit pas durer! Oh! quel bonheur ce serait, quel bonheur de pouvoir apporter un peu de lumière dans cet abîme de ténèbres et de méchanceté.

«Si j'avais le pouvoir, se lamente Rosmer[3], de leur faire avouer leurs torts, de réveiller la honte et le repentir dans leurs coeurs, de les amener à se rapprocher de leurs semblables avec confiance, avec amour! Il me semble qu'on pourrait y arriver. Que la vie deviendrait belle alors! Plus de combats haineux, rien que des luttes d'émulation, tous les regards fixés sur un même but, toutes les volontés, tous les esprits tendant sans cesse plus loin, toujours plus haut, chacun suivant le chemin qui convient à son individualité. Du bonheur pour tous, créé par tous.»

La corruption des moeurs, la dégradation actuelle de la société n'est que le signe d'une nécessité absolue de sa transformation morale. De tous côtés s'élève une plainte immense qui monte confuse. Au sein de l'ivresse générale, du bien-être, de jouissances innombrables; au sein de cet énervement, de ce mal qui ronge, on entend le bruit du réveil, le murmure des volontés et des espérances.