Des idées nouvelles germent partout, elles cherchent à se faire jour, à trouver une application dans la vie, mais elles se heurtent continuellement à la force d'inertie de ceux qui ont intérêt à maintenir le régime actuel, elles étouffent dans l'atmosphère suffocante des anciens préjugés et des traditions. Les idées reçues sur la constitution des États, sur les lois de l'équilibre social, sur les relations politiques et économiques des citoyens entre eux, ne tiennent plus devant la critique sévère qui les sape chaque jour, à chaque occasion, dans le salon comme au cabaret, dans les ouvrages du philosophe comme dans la conversation quotidienne.
«Les institutions politiques, économiques et sociales tombent en ruines; elles gênent, elles empêchent le développement des germes qui se produisent dans leurs murs lézardés et naissent autour d'elles. Un besoin de vie nouvelle se fait sentir. Le code de moralité établie, celui qui gouverne la plupart des hommes dans leur vie quotidienne, ne paraît plus suffisant. On s'aperçoit que telle chose, considérée auparavant comme équitable n'est qu'une criante injustice; la moralité d'hier est reconnue aujourd'hui comme étant d'une immoralité révoltante. Le conflit entre les idées nouvelles et les vieilles traditions éclate dans toutes les classes, de la société, dans tous les milieux, jusque dans le sein de la famille.»[4]
Et c'est le réveil. On a beau vouloir arrêter le courant: on n'a pas la force de le détourner. Le courant suit son chemin, marche à l'accomplissement de sa mission, dissipant l'atmosphère étouffante qui l'environne. Il faut changer cette atmosphère sépulcrale. Il faut qu'un beau soleil entre ici.
«Que venez-vous faire dans notre société? demande Rorlund à Lona, qui revient d'Amérique.
—Lui donner de l'air, monsieur le pasteur![5] lui répond celle-ci. Mais lorsqu'un édifice est resté trop longtemps fermé, on a de la peine à l'aérer, les fenêtres ne s'ouvrent pas facilement, souvent même on est obligé de les briser....
—Que voulez-vous édifier?
—Édifier? Il s'agit d'abord de démolir.[6]»
«Et cela n'a aucune importance, dit Stockmann[7], qu'une société mensongère soit démolie! Il faut l'anéantir, il faut faire disparaître, comme des animaux nuisibles, tous ceux qui vivent dans le mensonge. J'aime tant ma ville natale, ajoute-t-il, que je préférerais la ruiner que de la voir prospérer sur un mensonge.»
Mais on ne détruit que ce qu'on remplace. «Si les vieux mots sont usés, il ne faut pas les enlever de la langue avant d'en avoir créé d'autres.»[8]
Dans les pages qui vont suivre nous chercherons les mots que les personnages d'Ibsen substituent à ceux qu'ils veulent enlever de la langue actuelle; nous chercherons à déterminer les bases sur lesquelles ils comptent édifier la Société nouvelle. Car toute phase sociale est poussée par une phase future qui se prépare à la remplacer. C'est la loi de l'évolution universelle de tous les phénomènes: physiques, moraux et sociaux. La société actuelle doit céder sa place à une société nouvelle, sinon la loi d'évolution se trouverait suspendue, hypothèse anti-scientifique. Si l'évolution condamne toute transformation arbitraire, elle condamne aussi toute immobilité, toute inertie; loin d'exclure la possibilité des réformes pacifiques, elle ne veut pas laisser l'humanité s'endormir, elle l'engage à l'activité consciente, à la marche vers une ère nouvelle.