Brand[1], c'est la conception, vivante que la question sociale est avant tout une question de force, de volonté, d'énergie, de lumière et de morale individuelles.

On n'a le droit d'accuser qui que ce soit qu'après s'être jugé soi-même, de dresser le bilan de la société qu'après avoir dressé celui de sa propre vie. Brand, après avoir fait son examen de conscience, rejette les mensonges dans lesquels il a été élevé, il devient lui-même et n'écoutant que la voix impérative de sa conscience, il se met à régénérer les âmes des autres.

Il n'accepte aucun compromis. Il refuse les derniers sacrements à sa mère, qui a toujours servi deux maîtres: Dieu et Mammon. Il sacrifie son enfant unique à qui il faudrait le soleil du midi. Il perd sa mère, il perd son enfant, sa femme, et il poursuit toujours sa tâche de réformateur; il fait construire une Eglise nouvelle, mais le jour de son inauguration il découvre qu'il va remplacer l'ancien mensonge par un mensonge nouveau ... il jette à la mer les clefs de l'église, il entraîne le peuple dans les montagnes, vers la Nature....

On pourrait peut-être reprocher à Brand de refouler en lui les attaches les plus chères, si nous ne savions que «certains hommes ont le droit, non pas officiellement, mais par eux-mêmes, d'autoriser leur conscience à franchir certains obstacles, dans le cas seulement où l'exige la réalisation de leur idée. Tous ceux qui s'élèvent tant soit peu au-dessus du niveau commun, qui sont capables de dire quelque chose de nouveau, doivent, en vertu de leur nature propre, être nécessairement des criminels,—plus ou moins, bien entendu. Autrement il leur serait difficile de sortir de l'ornière; quant à y rester, ils ne peuvent certainement pas y consentir et leur devoir même le leur défend.»[2]

Accablé par la responsabilité de la mission qu'il a juré d'accomplir, Brand ne voit qu'une chose: le but sacré auquel il doit aboutir. Le but lui fait oublier sa propre douleur, car celui qui dit: «On ne possède éternellement que ce qu'on a perdu»[3] souffre cruellement. Et cette souffrance est d'autant plus grande que Brand jouit d'une vaste intelligence par laquelle il embrasse les dangers du champ de bataille où il veut combattre. «La douleur est une fonction intellectuelle, d'autant plus parfaite que l'intelligence est plus développée.»[4]

Ibsen qui connaît la grandeur de la souffrance humaine, fait dire à Rébecca[5] que la douleur n'endurcit pas, mais ennoblit le caractère.

ROSMER.—C'est la joie qui ennoblit l'esprit.

RÉBECCA.—Et la douleur aussi, ne crois-tu pas? La grande douleur?

ROSMER.—Oui, quand on peut la traverser, la surmonter, la vaincre.

C'est dans la douleur morale que les âmes fortes puisent leur consolation, leurs forces, leurs vertus. La grandeur et la beauté des âmes sont graduées sur la douleur. Ceux qui ont sur le front la flamme du génie ont connu le baiser divin de la douleur. A mesure qu'on descend l'échelle de la vie, le rire inconscient augmente; à mesure qu'on monte, on voit régner la beauté grave de la douleur. Elle embellit l'image de l'homme, elle grandit son coeur, elle élève sa pensée.